Retour au sommaire du numéro
  DEVENIR 12


 

10 raisons de se révolter…

POUR UN DROIT AU LOGEMENT !


Hier laboratoire du futur, aujourd'hui dépotoir des désespérances, la ville est en crise. Toutes nos villes étaient des Pragues, des viles dorées, des Romes et des enchanteresses. Elles ne sont plus que vieilles sorcières édentées, de vieilles catins dégoûtantes. Oui, moi qui aimait tant le vieux Bruxelles, j'ai mal à ma ville ; la ville de ma culture, la ville de mon héritage. Comment ceux qui ne l'ont jamais aimée, même s'ils ne partagent pas mon dépit, n'iraient-ils pas bien au-delà de cette tristesse, vers la haine froide et glacée ? Voilà, je l'avoue, ce qu'il m'arrive de songer, certains soirs de nausée devant cette ville-là. Puisque Rome n'est plus dans Bruxelles, puisque le mur de Berlin est devenu une référence artistique et que l'Afrique semble au bout du métro. Voilà ce à quoi nous cherchons des causes, des responsables, des signes tangibles de ce déclin éthique et esthétique. Voilà ce que nous cherchons à imputer à une foule de nuisances auxquelles nous songeons pêle-mêle et dans le désordre : médiocrité crasse de l'architecture (et actuellement de 95 % des architectes modernes), invasion des technocrates et autres vers rongeurs, idéologie fonctionnaliste, grisaille et déroute de l'urbanisme (et de 95 % des urbanistes), parasitisme des intermédiaires, cherté des crédits, indécence des loyers, richesse des sots, spéculation foncière. Mais tout vient à point à qui sait attendre ; le procès de l'urbanisme contemporain viendra en son temps. On tordra le cou à la laideur. Commençons ici par en finir avec la misère … Et précisément, remarquons que si les promoteurs, les constructeurs, les architectes, les entreprises et leurs complices fabriquent du laid, du gris, du triste, c'est d'abord parce que la folie du marché leur permet de vendre, ou de projeter impunément de vendre, cher ce qui n'est pas cher. On a fabriqué beaucoup d'horreurs dans les années 50-60 mais on a continué à en fabriquer jusque dans les années 70. A cette époque, on est passé d'une sorte de vitesse de croisière de 250.000 logements par an à 125.000.
Cela est dû au fait que les promoteurs, rentiers à la ville et qui jouent les châtelains à la campagne, ont imposé quelques mesures. Mais hélas, pour ces beaux seigneurs, et surtout hélas pour nous, on chercherait en vain ce qu'ils ont fait construire de beau, de durable et de désirable. Chacun comprendra que la rareté, dans l'immobilier comme ailleurs, ne crée pas nécessairement la qualité ; elle ne la crée même pas du tout et engendre obligatoirement la hausse des prix. Tout cela n'est pas perdu pour tout le monde. Cette raréfaction de la construction s'est accompagnée d'un refus de prendre en considération autre chose que le nombre de logements construits. On ne parle pas d'appartements, de maisons individuelles ; on ne précise pas le nombre de mètres carrés. Précision, capitale s'il en est, notamment d'un point de vue démographique. Il est difficile de rêver des familles de quatre à huit personnes, standard souhaité par les démographes, demeurant dans des appartements de 65 m², standard programmé par les technocrates de l'urbanisme. Ou plus précisément encore, le fait pour des familles de deux enfants d'habiter dans des appartements de 65 m² n'incitera sûrement pas 80 % de ces familles à mettre au monde un troisième enfant ; que dire alors du quatrième ou du cinquième ? Et s'il est vrai que les mètres carrés se vendent, ou se louent, hors œuvre mais s'habitent en œuvre, trop de mètres carrés dits habitables se révèlent en réalité inhabitables. Les surfaces brutes ne sont jamais très nettes, les plans sont rarement contractuels. Misère des statistiques et délice des escrocs.

Enfin, des architectes sérieux et compétents, cela existe sûrement mais nous n'en avons jamais rencontré. Aucune profession n'est coupable, aucune profession n'est innocente. Cherchons seulement ce qui, dans le système, engendre la pépinière des escrocs et assure la fortune des imbéciles et des margoulins. Ici, je me permettrai de dire quand même que dans les délires de la construction ou du prix des ventes de l'immobilier, la part la plus substantielle est en fait accaparée par des gens " très biens " qui sont banquiers ou propriétaires fonciers. Réfléchissons bien à ceci : le taux de l'intérêt considérable multiplia par deux le coût de fabrication lorsqu'une opération se déroule sur quelques années. Retenons aussi que la crise générale de l'économie permet à certaines agences bancaires associées à certains agents immobiliers et à certains liquidateurs, de pratiquer le genre d'escroquerie suivante : prêter par exemple 1.200.000 BEF à un jeune couple désireux d'acheter 2.400.000 BEF un petit appartement dans un quartier invivable. Ce jeune couple dispose de 1.500.000 BEF résultant parfois d'un plan d'épargne. Il imagine faire 300.000 BEF de travaux là où il en faudrait 600.000 BEF. Après des études longues, ils ne disposent que d'un revenu moyen ; il s'agit d'un couple d'enseignants qui ne sera même pas frappé par le chômage mais par l'effritement des traitements de la fonction publique. Une ou deux autres difficultés imprévues surviennent et le nantissement hypothécaire permettra à la banque prêteuse de mettre en vente la maison sur la base d'une dette qui est passée, par le jeu du taux d'intérêt à 1.500.000 BEF.

L'agence immobilière, liée à la banque, revendra pour une bouchée de pain ce qui a finalement coûté extrêmement cher au vu des nombreux frais. A ceux-ci, ajoutons les " frais de notaire " qui sont en réalité des impôts car l'État est toujours là pour prendre lui aussi sa livre de choix. Bref le petit capital de départ a engendré une dette impossible à rembourser. L'usure est imbriquée dans ce que nous appelons l'immobilier de haut en bas de l'échelle. L'usure et la spéculation, ces deux mamelles de ce qu'il faut bien nommer revenus sans travail, oppriment, compriment et rongent les revenus de ceux qui travaillent. La révolte du peuple pour le droit à l'espace, sans lequel son droit à la vie n'est qu'un droit à la captivité, cette révolte-là me paraît singulièrement à l'ordre du jour. Et si demain l'immobilier est en crise, cela nous permettra sans doute pendant quelques mois à nous, cochons de payeurs, de nous engraisser sur la couenne des cochons d'usuriers. Voilà qui nous fera des vacances.

Jean-Charles Van Zee