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  DEVENIR 12


10 raisons de se révolter…

SPORT & ARGENT: le mariage de déraison


À l'origine, rien ne pouvait laisser entrevoir la rencontre entre sport et argent. Tant de choses séparent, et même opposent diamétralement ces deux concepts, de leur nature même à leur effet sur l'homme, que le simple fait d'imaginer le croisement de ces deux pôles paraissait saugrenu. Mais la transformation du sport "physique" en sport "spectacle", alliée au rouleau compresseur planétaire que reste la soif de pouvoir et d'argent, a engendré un des plus fabuleux commerces de l'Histoire et la provisoirement dernière aventure financière où des messieurs d'âge mûr qui n'auraient jamais l'idée de revêtir autre chose qu'un costume trois-pièces, vénèrent de manière très intéressée de jeunes surdoués en short et en sueur.

Car depuis quelques années, le sport n'est plus une dépense physique, mais un investissement financier. Il mobilise même les politiques; c'est le gouvernement britannique qui met son veto sur le rachat d'un des plus grands clubs anglais de football, Manchester United, par un magnat australien de l'audiovisuel, qui n'hésite pas à mettre près d'un milliard d'Euros sur la table. C'est le ministre communiste de la Jeunesse et des Sports, en France, qui verrouille toute introduction en Bourse des clubs et indique clairement (et courageusement) vouloir éviter l'exploitation de la crédulité de certains supporteurs, qui pourraient être tentés d'investir dans des produits financiers parés des couleurs de leur club, mais dont les résultats seraient encore plus aléatoires que ceux du terrain... Il mobilise aussi les industriels; outre les équipementiers naturellement présents dans le monde du sport depuis longtemps, c'est maintenant le monde de l'audiovisuel qui n'hésite pas à investir des dizaines de millions d'Euros dans les sports majeurs... pour les retransmissions télévisées. Car c'est de la surenchère médiatico-financière et de l'explosion des droits télévisuels qu'est née cette couse folle qui semble inarrêtable et qui conduit certains sportifs à empocher chaque mois ce qu'un ouvrier ou un employé met plusieurs dizaines d'années à gagner. Course d'autant plus démentielle que, non contents de cette manne, une partie d'entre eux multiplient encore le jackpot par le biais de contrats publicitaires! Ils s'en excuseraient presque: "Vous savez, une carrière de sportif, c'est court, faut penser à l'avenir...". Mais ils sont tous, de toute manière, désintéressés: "Oh, moi, je me préoccupe seulement du terrain... l'argent ça n'est pas le plus important en fait...". Quand on en a beaucoup, sans doute ! Et cela reste presque décent comparé à ceux qui, en sus, vendent les droits photo et télé de... leur mariage.

Néanmoins, il serait malhonnête de crier au scandale pur; ces braves sportifs ne font "que" monnayer leur talent (que certains ont immense). Ce qu'ils touchent n'est somme toute que ce que d'autres (dirigeants, sponsors, chaînes de télé, spectateurs...) leur proposent. Et c'est là que la machine folle risque de dérailler. L'essence même de la compétition sportive, qui interdit que plusieurs finissent à la première place, et qui voue à l'oubli tous ceux qui n'y finissent pas, enverra tôt ou tard ce système droit dans le mur. Pour quelques réussites sans doute grandioses, combien y'aura t-il d'échecs, de ruines, de faillites ? Qui financera la machine quand le téléspectateur, saturé de sports en tout genre jusqu'à la nausée, se lassera de les regarder, donc de les payer, ou simplement n'en aura plus les moyens ? Quelques fédérations nationales ont déjà pris conscience de la dérive et tentent timidement de la stopper, mais pèsent-elles lourd face à la fille naturelle des médias et de l'argent, la fameuse mondialisation ?

Car les fédérations internationales ou leur version multisport, le Comité Olympique, représentent des prototypes de gouvernements mondiaux-libéraux. Un ancien président de la fédération internationale de football se targuait, à juste titre, d'être reçu partout comme un chef d'état, et aimait à rappeler que sa fédération réunissait plus de pays que l'O.N.U. C'est l'esquisse du Gouvernement planétaire, sans réel contre-pouvoir, où une oligarchie soumise imposerait, au profit de multinationales tentaculaires, une standardisation mondiale de l'individu et de son milieu, sous couverts de vagues sentiments égalitaro-humanistes. Car le sport est bien le cheval de Troie avec lequel les tenants du mondialisme tentent d'imposer leurs idées, leurs produits. À part l'argent, quoi de plus universel que le sport ? Dans toute l'histoire de l'humanité, aucune religion, aucun aliment, aucune langue, aucun vêtement n'a réussi à rassembler, loin s'en faut, autant d'êtres humains, pardon, de consommateurs. Le marché est énorme, le potentiel est fabuleux, les perspectives sont mirifiques, les bénéfices seront colossaux.

Le tableau ainsi brossé est sombre, et rien ne paraît indiquer une évolution positive à court terme. Car depuis la Rome Antique, seule la contenance des stades a évolué; depuis plus de vingt siècles, "du pain et des jeux" constitue l'ordinaire de l'Homo Sapiens. Même si le sport constitue une des rares possibilités d'évasion et de divertissement dans un contexte économique ou social difficile, il est étonnant de constater les sacrifices financiers consentis par les supporteurs. À Manchester, ce sont les "working-class" qui paient très cher l'accès annuel au stade (on ne trouve plus de place les jours de match), avant d'aller se ruiner en produits dérivés à la boutique du Club. A Lens, ce sont des familles aux revenus très modestes qui se privent souvent de vacances pour se payer un abonnement ou un maillot, dont curieusement le motif rayé rouge et jaune se décline différemment chaque année, impliquant un nouvel achat... Notons que ce club, dans les années 50, s'était déjà distingué en réclamant de jouer à domicile les jours de paye des mineurs (alors rémunérés chaque quinzaine), ce qui leur avait été finalement refusé.

La désaffection des masses pour le sport-spectacle n'est donc pas à l'ordre du jour, même si sporadiquement, on entend çà et là qu'il commence a y avoir trop de sport à la télé. Mais la mentalité est solidement ancrée et seul un krach modèle Wall Street 1929 modifié Asie 1998 semblerait pouvoir mettre un terme à cette spirale inflationniste. Nous sommes donc condamnés pour un temps certain à subir la confiscation de retransmissions sportives professionnelles par un petit nombre de réseaux télévisuels cryptés, contrepartie mécanique de l'indécence de certains revenus exorbitants. Mais heureusement, il nous reste le sport passion, celui que chacun d'entre nous peut pratiquer en famille ou entre amis, celui où l'on se préoccupe d'abord d'avoir l'esprit sain dans un corps sain, quitte à prendre après le verre de l'amitié; celui où l'on est seul, face à soi-même, sans artifice, dans un monde où tout devient tricherie; enfin celui où le challenge suprême et la satisfaction morale consiste à prendre sa revanche sur le copain qui vous a mis une volée la fois précédente...

Et çà, Messieurs les magnats, çà n'a pas de prix !

Edmond BLACADEUR