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raisons de se révolter…
SPORT
& ARGENT: le mariage de déraison
À
l'origine, rien ne pouvait laisser entrevoir la rencontre
entre sport et argent. Tant de choses séparent, et même opposent
diamétralement ces deux concepts, de leur nature même à leur
effet sur l'homme, que le simple fait d'imaginer le croisement
de ces deux pôles paraissait saugrenu. Mais la transformation
du sport "physique" en sport "spectacle", alliée au rouleau
compresseur planétaire que reste la soif de pouvoir et d'argent,
a engendré un des plus fabuleux commerces de l'Histoire et
la provisoirement dernière aventure financière où des messieurs
d'âge mûr qui n'auraient jamais l'idée de revêtir autre chose
qu'un costume trois-pièces, vénèrent de manière très intéressée
de jeunes surdoués en short et en sueur.
Car
depuis quelques années, le sport n'est plus une dépense physique,
mais un investissement financier. Il mobilise même les politiques;
c'est le gouvernement britannique qui met son veto sur le
rachat d'un des plus grands clubs anglais de football, Manchester
United, par un magnat australien de l'audiovisuel, qui n'hésite
pas à mettre près d'un milliard d'Euros sur la table. C'est
le ministre communiste de la Jeunesse et des Sports, en France,
qui verrouille toute introduction en Bourse des clubs et indique
clairement (et courageusement) vouloir éviter l'exploitation
de la crédulité de certains supporteurs, qui pourraient être
tentés d'investir dans des produits financiers parés des couleurs
de leur club, mais dont les résultats seraient encore plus
aléatoires que ceux du terrain... Il mobilise aussi les industriels;
outre les équipementiers naturellement présents dans le monde
du sport depuis longtemps, c'est maintenant le monde de l'audiovisuel
qui n'hésite pas à investir des dizaines de millions d'Euros
dans les sports majeurs... pour les retransmissions télévisées.
Car c'est de la surenchère médiatico-financière et de l'explosion
des droits télévisuels qu'est née cette couse folle qui semble
inarrêtable et qui conduit certains sportifs à empocher chaque
mois ce qu'un ouvrier ou un employé met plusieurs dizaines
d'années à gagner. Course d'autant plus démentielle que, non
contents de cette manne, une partie d'entre eux multiplient
encore le jackpot par le biais de contrats publicitaires!
Ils s'en excuseraient presque: "Vous savez, une carrière de
sportif, c'est court, faut penser à l'avenir...". Mais ils
sont tous, de toute manière, désintéressés: "Oh, moi, je me
préoccupe seulement du terrain... l'argent ça n'est pas le
plus important en fait...". Quand on en a beaucoup, sans doute
! Et cela reste presque décent comparé à ceux qui, en sus,
vendent les droits photo et télé de... leur mariage.
Néanmoins,
il serait malhonnête de crier au scandale pur; ces braves
sportifs ne font "que" monnayer leur talent (que certains
ont immense). Ce qu'ils touchent n'est somme toute que ce
que d'autres (dirigeants, sponsors, chaînes de télé, spectateurs...)
leur proposent. Et c'est là que la machine folle risque de
dérailler. L'essence même de la compétition sportive, qui
interdit que plusieurs finissent à la première place, et qui
voue à l'oubli tous ceux qui n'y finissent pas, enverra tôt
ou tard ce système droit dans le mur. Pour quelques réussites
sans doute grandioses, combien y'aura t-il d'échecs, de ruines,
de faillites ? Qui financera la machine quand le téléspectateur,
saturé de sports en tout genre jusqu'à la nausée, se lassera
de les regarder, donc de les payer, ou simplement n'en aura
plus les moyens ? Quelques fédérations nationales ont déjà
pris conscience de la dérive et tentent timidement de la stopper,
mais pèsent-elles lourd face à la fille naturelle des médias
et de l'argent, la fameuse mondialisation ?
Car
les fédérations internationales ou leur version multisport,
le Comité Olympique, représentent des prototypes de gouvernements
mondiaux-libéraux. Un ancien président de la fédération internationale
de football se targuait, à juste titre, d'être reçu partout
comme un chef d'état, et aimait à rappeler que sa fédération
réunissait plus de pays que l'O.N.U. C'est l'esquisse du Gouvernement
planétaire, sans réel contre-pouvoir, où une oligarchie soumise
imposerait, au profit de multinationales tentaculaires, une
standardisation mondiale de l'individu et de son milieu, sous
couverts de vagues sentiments égalitaro-humanistes. Car le
sport est bien le cheval de Troie avec lequel les tenants
du mondialisme tentent d'imposer leurs idées, leurs produits.
À part l'argent, quoi de plus universel que le sport ? Dans
toute l'histoire de l'humanité, aucune religion, aucun aliment,
aucune langue, aucun vêtement n'a réussi à rassembler, loin
s'en faut, autant d'êtres humains, pardon, de consommateurs.
Le marché est énorme, le potentiel est fabuleux, les perspectives
sont mirifiques, les bénéfices seront colossaux.
Le
tableau ainsi brossé est sombre, et rien ne paraît indiquer
une évolution positive à court terme. Car depuis la Rome Antique,
seule la contenance des stades a évolué; depuis plus de vingt
siècles, "du pain et des jeux" constitue l'ordinaire de l'Homo
Sapiens. Même si le sport constitue une des rares possibilités
d'évasion et de divertissement dans un contexte économique
ou social difficile, il est étonnant de constater les sacrifices
financiers consentis par les supporteurs. À Manchester, ce
sont les "working-class" qui paient très cher l'accès annuel
au stade (on ne trouve plus de place les jours de match),
avant d'aller se ruiner en produits dérivés à la boutique
du Club. A Lens, ce sont des familles aux revenus très modestes
qui se privent souvent de vacances pour se payer un abonnement
ou un maillot, dont curieusement le motif rayé rouge et jaune
se décline différemment chaque année, impliquant un nouvel
achat... Notons que ce club, dans les années 50, s'était déjà
distingué en réclamant de jouer à domicile les jours de paye
des mineurs (alors rémunérés chaque quinzaine), ce qui leur
avait été finalement refusé.
La
désaffection des masses pour le sport-spectacle n'est donc
pas à l'ordre du jour, même si sporadiquement, on entend çà
et là qu'il commence a y avoir trop de sport à la télé. Mais
la mentalité est solidement ancrée et seul un krach modèle
Wall Street 1929 modifié Asie 1998 semblerait pouvoir mettre
un terme à cette spirale inflationniste. Nous sommes donc
condamnés pour un temps certain à subir la confiscation de
retransmissions sportives professionnelles par un petit nombre
de réseaux télévisuels cryptés, contrepartie mécanique de
l'indécence de certains revenus exorbitants. Mais heureusement,
il nous reste le sport passion, celui que chacun d'entre nous
peut pratiquer en famille ou entre amis, celui où l'on se
préoccupe d'abord d'avoir l'esprit sain dans un corps sain,
quitte à prendre après le verre de l'amitié; celui où l'on
est seul, face à soi-même, sans artifice, dans un monde où
tout devient tricherie; enfin celui où le challenge suprême
et la satisfaction morale consiste à prendre sa revanche sur
le copain qui vous a mis une volée la fois précédente...
Et
çà, Messieurs les magnats, çà n'a pas de prix !
Edmond
BLACADEUR
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