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  DEVENIR 13


CULTURE : DE LA RÉSISTANCE Á la reconquête


LA CULTURE ENRACINÉE ? Une bonne raison de sortir le revolver !

Une culture ne meurt que de sa propre faiblesse (A. Malraux)

Un titre provocateur, certes, mais à raison ! La défense de notre culture mérite un appel aux armes ; la guerre culturelle a commencé depuis longtemps, elle est même en passe d'être perdue… La décomposition nous menace, l'influence américano-britannique s'est étendue aux trois quarts du monde, a conquis les élites dirigeantes, les secteurs tertiaires, les couches moyennes et surtout les classes populaires. Sonnons le tocsin, courrons aux remparts, faisons chauffer l'huile et affûtons les couteaux… Sur le geste, Baldur von Schirach avait raison, il faut sortir le revolver quand on entend le mot culture mais sur le fond, les choses ont changées ; il ne s'agit plus de flinguer " l'art dégénéré " mais bien de faire payer cher le vol de notre culture identitaire et se préparer à la renaissance ou au néant !

Qu'est-ce que la culture ?

Le " Petit Robert " définit la culture comme " l'ensemble des aspects intellectuels d'une civilisation ". L'être humain ne s'accomplit que s'il appartient à une communauté qui lui donne la possibilité de naître, de se développer, d'être élevé, d'apprendre un langage, de vivre sa culture natale. Chaque culture est une conception du monde autonome qui ne s'autorise que d'elle-même et qui peut posséder par définition des critères différents. A travers les âges, les hommes ont construit le milieu ambiant de leur développement et se sont battus pour préserver un mode de vie qui leur semblait le mieux adapté à leur bonheur. De nos jours, une nouvelle donne doit être prise en compte : l'économie. Deux tendances semblent de plus en plus s'affronter, ceux qui veulent compter leur or et ceux qui aiment conter leur rêve. A côté de cela, le discours officiel présente la culture comme un lieu magique d'harmonie et de réconciliation des peuples ; un des responsables du projet culturel européen " Bruxelles 2000 ", visant à promouvoir la capitale belge en tant que phare culturel du nouveau siècle, ne déclarait-il pas au journal " Le Soir " que la jouvence était dans le métissage.

Aujourd'hui, les facteurs historiques, géographiques, politiques et sociaux qui ont inspiré notre évolution et conduit à l'aboutissement culturel actuel, sont laissés de côté au profit d'une vision progressiste et utopiste de l'avenir. Magie des mots et tour de passe-passe de nos élites, les aspects propres à nos civilisations disparaissent face à la gestion du présent et l'idéologie intégrationniste devient une valeur culturelle.

Au cours de l'Histoire, nous avons vécu trois effondrements majeurs ; l'effondrement théologique du monde antique dû à la poussée du christianisme, l'effondrement politique des régimes monarchistes dits de " droit divin " suite aux idées philosophiques des " Lumières " et des révolutions française et américaine, fortement influencées par la pensée maçonnique et enfin, plus récemment, l'effondrement des économies nationales (ou nationalisées) au profit des sociétés multinationales. Le défi des dix prochaines années est la résistance à un quatrième effondrement, l'effondrement culturel, c'est-à-dire, la transformation de nos valeurs en marchandises et en dollars, la subordination de la politique à l'économie, à l'argent et de par la-même, le sacrifice au Veau d'Or de l'esprit et de l'essence de nos peuples.

Trois façons de voir la culture

Pierre Bérard, dans la revue " Terre et Peuple ", n°3 opposait l'idée de culture à trois antonymes afin de donner un corps plus précis à une notion qui nous paraît souvent insaisissable. Il oppose d'abord la culture à l'inculture. Cette analyse oppose la culture comme bagage de connaissances, comme maîtrise des savoirs à quelque chose qui serait l'analphabétisme, l'illétrisme. Cette notion introduit à l'idée de haute culture reliée à des institutions de pouvoir… Celle-ci implique un mépris de la culture populaire. Cette référence va s'atténuer à la fin du XIXème siècle avec le développement de l'ethnologie comme science majeure. Ceci constitue une réhabilitation de la culture populaire, une redécouverte qui implique un message de type idéologique. En effet, la haute culture est aujourd'hui soumise à la crise de l'enseignement. L'école n'est plus en mesure de transmettre correctement le savoir… Vient ensuite, l'opposition de la notion de culture à celle de barbarie. Ce concept est inauguré dans la Grèce ancienne, trouve son prolongement lors de la christiannisation sous l'empire romain et, bien plus tard, sous la Réforme lors de l'opposition entre les élites européennes détentrices d'un christiannisme intellectuel et le peuple qui pratique un culte pagano-chrétien plus basé sur des rites apparentés à la superstition qu'à une véritable soumission au dogme officiel. Aujourd'hui, la notion de barbarie est posée comme évidence par rapport au contenu des tables informelles de la loi occidentale : droit de l'Homme, démocratie, économie de marché. La deuxième guerre mondiale constitue l'inauguration de la nouvelle lutte de la culture contre la barbarie. Mais quelle est cette nouvelle culture ? Une culture fondée sur l'idéologie des " Lumières ", rationaliste et égalitariste, se positionnant, de façon mondiale, contre tout ce que le monstre habite. Une culture qui se bat contre les " ismes ", fascisme, racisme, nationalisme, intégrisme, totalitarisme ; les manifestations innombrables de la part diabolique de l'homme. Une culture dogmatique dont la seule remise en cause est passible d'emprisonnement. La dernière façon de voir la culture consiste à l'observer par rapport au concept de nature. Du point de vue de la nature, il n'existe qu'une seule espèce d'homme tandis que du point de vue des cultures, il existe un grand nombre de cultures différentes. En clair, si l'on peut défendre qu'il n'existe qu'une espèce humaine sur le plan biologique, il paraît incontestable qu'il n'y a pas d'universalité au plan culturel ; par conséquent, ce qui sépare fondamentalement les hommes, ce n'est pas leur nature mais leur culture. À contrario, l'instauration universelle d'un modèle identique d'homme-consommateur passe par l'édification d'une (sous)-culture planétaire et, évidemment, par la destruction des cultures enracinées. Pour être encore plus simpliste, on peut dire que le mode de vie propre à chaque culture détermine une différenciation totale entre les êtres : la façon de manger, de boire, de vivre, de s'habiller, d'aimer, d'apprendre, de penser, en tant qu'impératifs commerciaux des sociétés multinationales, implique la création d'un marché homogène, d'une clientèle aussi peu diversifiée que possible afin de pouvoir vendre la même bouteille d'Heineken, le même Jean's Levi's, de regarder le même feuilleton américain et de lire les mêmes magazines.

La destruction culturelle est en cours

Comment perdons-nous nos cultures ? L'homme moderne est soumis à un travail épuisant et, trop souvent, peu épanouissant ; le temps consacré aux transports réduit de façon importante son temps libre (entre une heure et nonante minutes de trajet journalier, selon la moyenne belge) ; les loisirs sont conditionnés par un système aculturant et abrutissant (télévision, cinéma, jeux vidéos, lecture endoctrinante) ; l'argent durement gagné est gaspillé en dépenses futiles générées par la civilisation de consommation du " tout-à-jeter ", le crédit facile dérègle complètement sa gestion budgétaire et l'enchaîne à son employeur et à l'exploitation capitaliste … Abruti, fatigué, endoctriné, endetté … l'homme moderne est content et dit " merci " en se croyant libre et vote pour un système qui le conforte dans son rôle d'insecte consommateur. S'il n'est pas content, les paradis artificiels sont là pour canaliser les dérives : drogue, alcoolisme, dépendance aux médicaments, … Le pire est là, le règne de l'avoir l'emporte sur l'être … nous ne voulons plus du beau, du grand, du bien, du vrai, du fort, plus de sagesse, de santé, de sacré … il faut du fric, du plaisir, de l'extase à bon marché, de l'évasion à tout prix. Payer le prix fort pour son quotidien morose afin d'avoir le droit d'acheter encore plus cher son paradis bon-marché. Beau projet de société !

La gueule de l'ennemi sur nos écrans est un cauchemar quotidien1

La guerre culturelle se joue à coup de propagande. Le matraquage publicitaire et le formidable flux financier qu'ils génèrent sont les armes absolues visant à la déculturation totale. Quelles sont les dix marques au pouvoir les plus évocatrices sur la planète ? Par ordre décroissant : Mc Donald's, Coca-Cola, Disney, Kodak, Sony, Gillette, Mercedes-Benz, Levi's, Microsoft et Marlboro. Huit marques américaines pour une européenne et une japonaise. Comment universalise t-on une culture ? Quelles sont les principes fondamentaux de Marketing pour arriver à l'état de consommateur parfait ? Mais la langue, pardi ! La victoire commerciale passe d'abord par l'acculturation sémantique. " Walkman ", " Wargame ", " Teenagers ", " Fast-food ", " Management ", " Benchmarking ", " Self-banking ", … les Américains imposent leur vocabulaire. Face à cette profusion, combien les Japonais peuvent-ils revendiquer de termes d'envergure mondiale ? Aucun, à part " Karaoke ", et les Européens, zéro. Cette guerre du vocabulaire a même des côtés désespérément pathétiques et, anormalement acceptés suite à l'abrutissement généralisé de la population. Le Marketing de l'armée US se fait au travers des noms de leurs armes de pointe : hélicoptère " Apache ", missile " Tomahawk ", hélicoptère " Commanche " … et tout le monde trouve cela normal… Mais quelle serait la réaction bien-pensante face à un char français " Cathare ", à un missile allemand " Auschwitz " ou au nouveau pistolet russe " Katyn ". Et pourtant, tous ces termes ne sont-ils pas liés peu ou prou à la notion de martyr et d'actes barbares ou présumés tels ?

Après la guerre des mots, celles des images. Les séries américaines visent à " vendre " l'âme américaine, à populariser un mode de consommation. Quoi de plus commercialement porteur que la télévision ? Cet inégalable vecteur de communication permet aux Américains de mettre au service de leur stratégie économique, l'image que l'on attend du rêve US : jeunesse, dynamisme, décontraction, professionnalisme, technicité… Le cinéma et les dessins animés sont l'avant-garde d'une propagande (" merchandising " pour être dans le coup) éhontée … la pub donne le coup de grâce.

Combinaison suprême et pleine d'avenir, Internet … Le Web permet toutes les outrances, toutes les manipulations, dépasse les barrières culturelles, s'impose comme le référentiel commercial universel. De par son origine, il impose l'usage de l'anglais et met le consommateur le plus éloigné à portée de n'importe quelle société organisée. Si Internet a indéniablement des avantages au niveau de la communication, il contribue à transformer le monde en ZOA (zone d'occupation américaine) soumise aux seuls impératifs du système cosmo-capitaliste.

La nécessaire primauté du combat culturel sur le combat politique et l'indispensable primauté du combat politique sur la logique économique

Notre culture enracinée, notre identité culturelle, celle qui nous vient de nos ancêtres, de nos civilisations, du plus profond de nos âmes et de nos tripes subit une triple colonisation. Elle est attaquée d'en haut par l'argent et par la volonté hégémonique des multinationales, elle est attaquée d'en bas par l'importation massive d'une main d'œuvre bon marché et par les peuples attirés par le mirage du Veau d'Or et enfin elle est attaquée par le milieu, par la société de consommation qui ronge notre manière d'être. En outre, elle est attaquée spirituellement par l'islamisation accélérée des populations immigrées, mais ceci fait partie d'un autre débat. Face à cela, la résistance culturelle doit emprunter trois voies :

· La résistance à tout prix à la mondialisation du commerce et la régulation nécessaire de l'économique par le politique.

· L'encouragement à la redécouverte individuelle des sensibilités culturelles populaires au travers des sciences et loisirs de proximité (histoire, archéologie, gastronomie, littérature, dessin, œnologie).

· L'arrêt radical des supports privés et -surtout- publics au développement des cultures extra-européennes. Entendons-nous bien, ceci ne signifie nullement le bannissement de l'apprentissage des cultures étrangères. Mon propos concerne la promotion et l'encouragement de cultures étrangères visant non pas un élargissement des connaissances mais bien une volonté masquée de remplacement de l'une par l'autre ou, plus régulièrement, une volonté forcenée d'assimilation et d'intégration culturelle. Tout au contraire, il faut dans un premier temps plaider pour la notion d'exception culturelle, telle que développée par certains cinéastes français, afin de sauver notre patrimoine et, à l'instar des Américains d'ailleurs, ne tolérer qu'un pourcentage marginal de productions extra-européennes (moins de 3 % de productions européennes paraissent aux États-Unis). Ceci implique bien évidemment une totale refonte de support étatique au développement culturel et un soutien beaucoup plus marqué à nos propres productions. Cette dernière démarche implique la création d'une sous-culture uniformisée, métissée et internationale qui rejoint complètement la politique d'homogénéisation commerciale voulue par les multinationales. Au bout du processus, il y a la mort culturelle de nos peuples, la fin de nos identités et au bout du voyage, la mort tout court.

Que peut le politique dans ce processus ? Le politique n'a d'avenir que s'il est à la fois soutenu et au service du " culturel ". Henri Gobard² résumait parfaitement cela en deux phrases : " La guerre, c'est la politique par d'autres moyens, si la politique c'est la culture d'abord. La politique, c'est la guerre par d'autres moyens, si la guerre c'est la culture d'abord. ".

L'évolution politique a montré, encore récemment, ses limites. L'homme européen ne se sauvera pas de manière électorale. Et quand bien même, à quoi cela servirait-il si ce succès électoral démocratique s'appuierait sur un peuple " désertifié culturellement " et à la merci du moindre retour de balancier engendré par le plus petit des démagogues habiles. En outre, la logique économique mondiale et les pressions d'organismes supra-étatiques rendent cette voie de plus en plus aléatoire. En face de cela, il y a le triste constat culturel que nous venons d'esquisser et les enjeux qui nous attendent. Là se trouve le nœud du problème : connaître et survivre ou acheter et mourir. Le temps est venu de choisir !

Charles Marly

1 Paroles du groupe Île de France (" Cassez vos télévisions "). ² Une grande partie de mes réflexions ont été inspirées par un ouvrage d'Henri Gobard, " La guerre culturelle ", paru aux éditions " Copernic ", 1979 A lire aussi l'article de Pierre Bérard, dans " Terre & Peuple ", n°3