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  DEVENIR 14


DEMOCRATIE ? MEDIOCRATIE … !


DU CITOYEN SOLDAT AU CONSOMMATEUR DESARME


Résumer l'histoire de l'idée démocratique dans le cadre du présent article constitue une gageure que nous ne tenterons pas. Plutôt qu'énumérer une litanie de faits et dates, nous avons préféré tracer les linéaments de son évolution en quelques lignes forces.

Il nous semble superflu de remonter aux tribus germaniques ainsi qu'aux confréries religieuses qui élisaient leurs abbés ou encore à certaines cités du Moyen Âge ou de la Renaissance. Néanmoins, il faut rappeler que les philosophes du 18e siècle se référaient souvent aux cités antiques, Athènes en particulier. Toutefois, ils faisaient plus appel à un souvenir idéalisé qu'à la réalité. En effet, rappelons que, vers 430 av. J.C., la république attique comptait 40.000 citoyens pour une population estimée à 400.000 habitants. N'accédaient à la citoyenneté que les hommes libres, natifs du cru, qui avaient rempli leurs obligations militaires. Etaient exclus aussi bien les femmes, que les étrangers et surtout les esclaves qui formaient la moitié de la population. Enfin, les Athéniens, au contraire des Romains accordaient exceptionnellement le droit de cité aux allochtones et affranchissaient rarement les esclaves jeunes. De surcroît, le peuple, assemblé sur l'agora, exprimait ses choix de manière directe, sans délégation.

Montesquieu ou Rousseau

Dans son " Esprit des lois ", MONTESQUIEU, à la suite de MACHIAVEL, voit le principe moteur du régime démocratique dans la vertu, au sens romain, qui est à la fois l'expression de la probité et du courage. En revanche, dans le régime monarchique, c'est la puissance des lois, et la force brutale dans le régime despotique, qui assurent la cohésion de l'Etat. Deux autres conditions lui apparaissaient essentielles au maintien d'une démocratie. D'abord, l'égalité, parce que chacun doit jouir des mêmes avantages; ensuite, la frugalité parce que les différences de richesse trop accentuées minent la démocratie en suscitant l'envie des moins nantis. Le citoyen doit chercher le nécessaire pour sa famille et le superflu pour la république - selon l'idéal grec, l'excédent de richesse était consacré à l'érection de bâtiments publics, tandis que les citoyens logeaient dans de frustes demeures -.
De son côté, ROUSSEAU part de la conviction que l'homme est né libre et que nul n'a d'autorité naturelle sur ces semblables. Par conséquent, le pouvoir est légitime dans la mesure où il est institutionnalisé et qu'il s'exerce avec le consentement de ceux qui s'y soumettent. De là, découle l'idée du " Contrat social ", un accord entre gouvernants et gouvernés.
Par ailleurs, la souveraineté réside dans le peuple, elle n'est pas l'apanage du monarque. De plus, elle est inaliénable et ne peut être déléguée. Elle s'exprime par la Loi. Dès qu'un individu ou un groupe substitue sa volonté à celle du peuple, il s'agit d'un pouvoir arbitraire. Conséquemment, un peuple qui renonce à sa souveraineté par un pacte cesse d'exister.
Enfin, le gouvernement est subordonné à la " Volonté générale ". Par nature, il tend à se soustraire au contrôle du peuple ; s'il y parvient, le contrat social est rompu. ROUSSEAU veut aussi démontrer que le citoyen reste libre, même en se soumettant à la " Volonté générale ". Pour ce faire, ses désirs doivent correspondre étroitement à celle-ci ; le citoyen renonce à son individualité et fusionne avec le corps de la Cité. En contrepartie, la société défend coûte que coûte ses membres et leur garantit la " sûreté publique ".
" Le Contrat social " est un ouvrage antimonarchique puisque, à partir de l'instant où ROUSSEAU ne reconnaît de souveraineté qu'au peuple, les régimes monarchiques et aristocratiques, et leurs avatars despotiques ou oligarchiques, deviennent " illégitimes ". Autrement dit, ROUSSEAU affirme que seule la démocratie est juste, à l'exclusion de toute autre forme de gouvernement. En revanche, MONTESQUIEU croit qu'il faut choisir le gouvernement qui corresponde le mieux aux caractéristiques d'un peuple. De surcroît, il souligne que le système démocratique est mieux adapté aux Etats de petites tailles, car on peut aisément rassembler le peuple pour prendre les décisions.
Remarquons que MONTESQUIEU comme ROUSSEAU établissent une séparation des pouvoirs, mais chacun à leur manière. Le baron de Secondat en distingue trois : l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Tandis que le second tend à fusionner les deux premiers termes, car celui qui élabore la loi sait mieux que personne comment l'interpréter et l'exécuter.
Ces deux philosophies politiques trouveront leur expression respectivement dans la Constitution de 1789 et celle de 1793. En simplifiant, nous pourrions dire que MONTESQUIEU inspira surtout la tendance libérale, alors que les jacobins descendent plutôt de ROUSSEAU.

LIBERALISME ET JACOBINISME

Deux grands courants démocratiques concurrents, issus de la Révolution française, ont traversé le 19e siècle, le libéralisme et le jacobinisme. Leurs tenants avaient des conceptions antagonistes de la notion d'opinion publique qui, selon la définition la plus courante, est le fondement de la démocratie - bien que la ferveur populaire jouât également un rôle important dans les régimes autoritaires comme l'hitlérisme et, dans une moindre mesure, les républiques socialistes. Supposant que le peuple est apte à discerner l'intérêt commun, tous les théoriciens démocrates se méfient, à des degrés divers, du gouvernement.
La démocratie libérale reconnaît que le peuple peut se tromper, mais aussi qu'il est capable de revenir sur ses erreurs. L'électeur choisit entre plusieurs courants d'idées, s'il prend conscience que son choix n'est pas le bon, il corrige son vote en conséquence. Par ailleurs, le citoyen fonde ses décisions sur l'échange de paroles et d'arguments, la discussion, ce qui implique la reconnaissance de la pluralité des croyances ou des opinions et le respect des libertés de presse, d'association etc. Par conséquent, la rhétorique règne en maître dans le régime libéral.
En théorie, l'individu étant considéré " raisonnable ", l'électeur devrait souvent adapter son vote, au gré des nouveaux faits et arguments dont il aurait connaissance ou des changements de circonstances. Cette hypothèse fait bien évidemment abstraction des pesanteurs sociologiques, des effets de la propagande, des conflits entre les intérêts communs et individuels ou le manque de vision à long terme propre à la majorité des humains… Dans la pratique, l'opinion publique s'avère plutôt conservatrice, malgré les mouvements irrationnels et sentimentaux que suscitent parfois l'actualité, elle revient vite à son " état d'équilibre ". En réalité, les arguments et la logique ont peu de prise sur les esprits. De ce fait, les acteurs politiques se montrent plus souvent bavards que convaincants et ils noient les débats essentiels dans leur intarissable logorrhée.
Le jacobinisme est, quant à lui, fondé sur d'autres principes. Tout d'abord, l'opinion publique est confondue avec la " Volonté générale " qui s'exprime par la publicité, la pure manifestation publique de la vertu et d'une vérité unique indiscutable excluant l'existence des autres opinions. Au contraire, l'erreur trame ses complots dans les catacombes et la tromperie est un art que les ennemis de la République pratiquent dans les alcôves. Par conséquent, toute forme de débat est bannie ; car, comme le disait SAINT-JUST : " L'esprit est un sophiste qui conduit les vertus à l'échafaud ". A l'inverse du libéral, le jacobin ne dispute pas, il adhère à la " Volonté générale ". Au mieux, la discussion n'est tolérée que dans les limites de l'orthodoxie idéologique.
Le peuple est considéré infaillible, toutefois des êtres néfastes peuvent l'abuser. Aussi l'Etat doit-il inculquer aux masses ses véritables intérêts, il éduque le peuple afin de remédier à la corruption des esprits. D'où, l'importance accordée à l'enseignement, de préférence généralisé et gratuit. En revanche, les jacobins et leurs descendants socialistes, comme BLANQUI, ont souvent eu une attitude duplice face au suffrage universel, reportant souvent son instauration, sous prétexte que les masses ne jouissaient pas encore d'un degré de conscience suffisant. De même, ils éprouvent une méfiance instinctive envers les systèmes représentatifs, les délégués pouvant dévoyer la " Volonté générale ".

LE LIBERALISME TRIOMPHANT

Trois grandes vagues insurrectionnelles secouèrent successivement l'Europe vers 1820, 1830 et 1848. Les insurgés obtinrent des succès fort variables, allant de l'écrasement pur et simple de la révolte (Pologne en 1830), à la création d'une république (France en 1848), en passant par toutes les formes de compromis imaginables.
Le libéralisme proposait un système global basé sur l'idée de liberté, avec une sociologie individualiste qui reconnaît peu d'importance aux groupes ou associations, et une vision de l'Histoire axée sur les personnages principaux qui refusait de tenir compte des forces collectives. Dans le domaine de la connaissance, le libéral croyait que l'homme pouvait accéder au savoir par le seul exercice de sa raison. En économie, il prônait le fameux " laisser faire, laissez passer ", les autorités publiques ne devant pas intervenir sur le marché. Le rôle de l'Etat était pratiquement réduit à l'exercice de la politique étrangère et au maintien de l'ordre intérieur. C'est la notion d' " Etat-gendarme " qui laisse les acteurs jouer leur jeu et n'intervient qu'en cas de transgression des règles fondamentales.
Pour limiter le pouvoir, il n'est nul meilleur moyen que de le diviser. Aussi insistaient-ils sur la séparation du législatif, de l'exécutif et du judiciaire qui garantit le citoyen contre l'absolutisme. De surcroît, les différents pouvoirs devaient être équipollents, afin que l'un d'entre eux ne l'emportât sur les autres. Une telle idéologie impliquait également le rejet des dogmes imposés par les églises, l'affirmation du relativisme de la vérité et la tolérance envers les autres croyances ou conviction, du moins dans la mesure où elles étaient fondées sur la Raison.
La création de parlements était la conséquence logique de la croyance dans les vertus de la discussion, puisqu'il s'agit, en théorie, d'espaces où peuvent se déployer la raison et le langage. Le dialogue entre représentants de la nation permet d'aboutir sur une vérité moyenne, un équilibre des intérêts particuliers. En outre, le bicaméralisme assurait un double contrôle du législatif et permettait à une élite de tempérer les décisions prises par les masses. Enfin, le régime limitait le pouvoir central en confiant l'autorité municipale et provinciale aux notables locaux.
Par conséquent, les libéraux furent inévitablement amenés à combattre l'ordre établi, ou plutôt rétabli, lors du Congrès de Vienne en 1815. La doctrine enthousiasma les peuples qui s'estimaient opprimés par les vieilles monarchies. Mais, une foi parvenue au pouvoir, le libéralisme devint surtout l'expression de la classe bourgeoise dominante. Hostiles aux groupes, dont les corporations de métiers, ils réprimèrent, suivant la même logique, les associations de travailleurs, ce qui faisait le jeu du patronat dont nombre de membres se déclarèrent fervents " libéraux ". Même si le libéralisme ne se réduit pas à l'expression de la classe bourgeoise, il fut, en quelque sorte, accaparé par celle-ci après 1850.

DEMOCRATIE ET NATIONALISME

Le patriotisme s'unit indifféremment avec toutes les idéologies. Ainsi, au 19e siècle, coexistait-il un courant " nationaliste de gauche " inspiré des idées de la Révolution et un " nationalisme de droite " qui s'inspirait de l'historicisme et définissait le peuple par son histoire, sa langue, sa religion etc. (d'où le rôle important joué par les littérateurs, historiens, philologues etc).
Le nationalisme est issu de la Révolution française. Avec le transfert de la souveraineté du monarque au peuple, le sentiment de sujétion au roi avait fait place au sentiment national. La liberté individuelle avait pour conséquence la souveraineté nationale et l'idée de nation impliquaient à la fois l'indépendance des citoyens par rapport à leur souverain, mais aussi la faculté des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Sous l'Ancien régime, plusieurs peuples étaient souvent régis par un même monarque et associés au sein d'un Etat par sa seule volonté. Après la Révolution, ils revendiquèrent leur indépendance. Napoléon, en conquérant l'Europe et " en libérant les peuples opprimés ", avait, certes, répandu les idées de la Révolution, mais il avait en même temps suscité de nombreuses réactions nationalistes, comme le soulèvement de la Prusse en 1813. Deux principes antagonistes s'affrontaient : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes supposait l'existence d'une communauté qui était basée sur l'adhésion libre, tandis que l'Ancien Régime fondait sa légitimité sur le principe d'historicité - ce qui fut de tout temps demeurera -.
Entre 1830 et 1850, les mouvements nationalistes furent portés par les libéraux. C'étaient de romantiques insurrections armées, menées au nom de la liberté, contre l'oppression, que d'aucuns ont nommé le " printemps des peuples ". La " Jeune Italie " de MAZZINI revendiquait à la fois une république démocratique et l'unification de l'Italie. En 1848, le Parlement de Francfort, adopta un programme démocratique d'union nationale. KOSSUTH, en Hongrie, proclama la république contre la monarchie habsbourgeoise. Selon les circonstances, le nationalisme tendait tantôt vers l'unification (Allemagne, Italie), tantôt constituait une force centripète (Autriche-Hongrie, Belgique, Empire turc). Par ailleurs, l'émancipation des peuples partagés entre plusieurs Etats entraînait des tensions diplomatiques entre grandes nations (Pologne). Il s'agit le plus souvent de populations " conquises " ou " dominées " qui avaient des relations conflictuelles avec l'Etat central. Par conséquent, ils désiraient établir une adéquation entre l'Etat et la nation, cette dernière étant surtout définie par la langue.
Entre 1850 et 1870, naquirent nombre d'Etats actuels, l'Allemagne, l 'Italie, mais aussi la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie. Ces nations commencèrent à entrer en concurrence, ce qui engendra une série de conflits qui culmineront lors de la Première Guerre mondiale.

VERS LE SUFFRAGE UNIVERSEL

Dans l'esprit des libéraux, il n'était pas paradoxal qu'une majorité des citoyens ne possédât pas le droit de vote. Ce dernier était réservé aux personnes jugées, selon les critères de l'époque, capables de discernement politique. Le droit de vote était subordonné à diverses conditions. On ne l'octroyait qu'aux personnes considérées " indépendantes ". Ainsi exigeait-on par exemple un certain niveau d'instruction, on excluait les indigents par le cens, les domestiques influençables par leurs patrons et les femmes mariées, qui à l'époque ne possédaient pas, sauf exception, la pleine capacité juridique. L'éligibilité était soumise à des règles encore plus strictes. Dans l'esprit des dirigeants, les limitations du suffrage et de l'éligibilité ne représentaient pas des obstacles insurmontables pour le commun, puisqu'ils ne concevaient pas que les pesanteurs socio-économiques empêchaient les humbles d'échapper à leur condition. L'un s'enrichirait pour atteindre le cens, l'autre obtiendrait le diplôme nécessaire et le domestique quitterait sa profession. De plus, être dépourvu du droit de vote n'empêchait pas de jouir des libertés fondamentales ou de l'égalité devant la loi.
De 1850 à 1950, nous assistâmes à une extension inexorable du corps électoral. Les Etats-Unis furent précurseurs avec l'élection au suffrage universel du président Jackson en 1828. La France l'adopta, sans mesures transitoires, en 1848, faisant passer d'un coup le nombre d'électeurs de 250.000 à 9.500.000 ! Trois ans plus tard, Napoléon profitera, de l'immaturité de cette masse de nouveaux votants… Dans la plupart des autres pays, l'élargissement du droit de vote fut réalisé par étapes, en abaissant le cens, en incluant des catégories d'exclus ou en tempérant le suffrage universel par le vote plural.

LES PARTIS

L'élargissement du droit de vote avait provoqué l'irruption d'une masse d'électeurs peu cultivés dont il fallait canaliser les désirs polymorphes informulés. En réponse à ce besoin, apparut une nouvelle institution " démocratique " : le parti. Leur naissance marquait un déplacement dans la dynamique électorale. Désormais, l'objectif principal n'était plus d'obtenir un parlement démocratiquement élu et représentatif, mais bien de former un gouvernement qui avait la faveur du public.
Auparavant, le peuple déléguait directement son pouvoir au gouvernement. En se posant comme intermédiaire, les partis organisaient la délégation de pouvoir en définissant les objectifs (le programme) et en sélectionnant les futurs membres de la classe dirigeante. Ils étaient également censés éduquer les électeurs à la politique. D'un point de vue pragmatique, les citoyens organisés en parti acquéraient une efficacité supérieure par rapport aux candidats isolés et aux mouvements informels qui leur étaient opposés. A ce propos, le parti libéral belge, créé en 1847, constitue un bel exemple. Il gouverna le pays pratiquement sans interruption pendant quarante ans, jusqu'à ce que les catholiques parvinssent également s'organiser en parti.
En théorie, le parti exprime une part de l'esprit public, soit de manière unitaire - adhésion inconditionnelle à un programme-, soit de façon pluraliste - les membres parviennent à une voie médiane entre leurs divers courants d'opinions -. Il se présente donc comme un pourvoyeur de services qui " gère " une portion de la volonté populaire. Dans la pratique, il s'avéra vite qu'il était aussi un organe de décision autonome, qui influait autant sur le résultat des élections que sur la formation et la conduite du gouvernement. Lors des votes à la chambre, les directives des groupes parlementaires pèsent plus que les convictions personnelles des élus, les décisions du gouvernement sont en bonne partie prises dans les états-majors de parti et le résultat des élections est souvent faussé par les accords préélectoraux. Dans les années 20-30, ces pratiques furent ressenties par beaucoup de citoyens, qui avaient l'impression d'être frustrés d'une part de leur souveraineté, comme une perte de légitimité du système démocratique. Les partis fascistes et socialistes exploitèrent à fonds cette source de déception et de mécontentement en l'intégrant à leur corpus critique. Dans le même temps, ils firent en sorte que le corps des citoyens et le parti fondissent en une seule entité. La carte de membre remplaçait le carnet d'électeur.

UN GOUVERNEMENT POUR LES DIEUX

Dans les années 20-30, les syndicats concurrencèrent durement les partis. Ils proposaient un mode d'expression beaucoup plus direct de la volonté populaire, qui avait de plus l'avantage de lier intimement les problèmes sociaux et politiques. Du combat pour le suffrage universel pur et simple, on passait à la lutte pour l'égalité sociale et la redistribution des revenus ainsi que " l'égalité des chances ". On put même croire pendant un moment que les syndicats supplanteraient les partis ou du moins qu'ils les contrebalanceraient. Mais les partis l'ont emporté, entre autres parce qu'ils ont la faculté de se présenter aux élections et de participer au gouvernement, contrairement aux syndicats.
Aujourd'hui, l'économie de marché triomphe au détriment de l'idéal démocratique. L'appel aux grandes valeurs ennuie, tandis que le consumérisme mobilise l'énergie des foules. Les rares hommes généreux préfèrent l'engagement apolitique, ils militent dans des associations caritatives ou des groupes aux desseins limités (protection de la nature, défense des réfugiés politiques, comités de quartiers…). Mais, au contraire des mouvements politiques, ces derniers ne proposent pas une vision générale du monde, ils agissent en fonctions d'objectifs restreints, pour une cause circonscrite. Résultat, l'Etat, qui perd déjà de son influence au niveau international, décline au profit d'une multitude de micros communautés. Privé du soutien de ses citoyens, sa légitimité l'abandonne ainsi que sa puissance. Il se mue en machine qui tente, déconnectée du peuple, de défendre, tant bien que mal, les intérêts nationaux au sein du maelström de l'économie mondialisée.
Faut-il pour autant pleurer la mort d'une belle illusion ? En réalité, la démocratie idéale n'a jamais existé, elle demeure utopique. Ce serait le meilleur des gouvernements pour les dieux, comme l'écrivait Rousseau. Par nature, les masses sont amorphes et elles ne seront jamais souveraines que de manière abstraite. Pour que le peuple devienne actif, il faut l'intégrer dans une structure, ce qui suppose l'existence d'une hiérarchie et de spécialisations. La constitution d'oligarchies au sein des sociétés est un phénomène organique, auquel succombe fatalement tous les régimes, y compris les démocraties, comme le montre l'accaparement du pouvoir par la classe bourgeoise au 19e, puis par les partis au 20e.
La singularité du système démocratique consiste à inciter le citoyen à la critique et au contrôle du gouvernement. Pour favoriser le développement de ces deux facultés, l'Etat recourt à l'enseignement. Ce dernier devrait également cultiver la vertu et la frugalité des citoyens, piliers sur lesquels repose le bon fonctionnement d'une société qui se veut réellement " démocratique ".
Actuellement, nous ne remplissons plus ces conditions essentielles. Sous prétexte d'" égalité des chances ", notre enseignement secondaire devient de moins en moins exigeant et produit des foules de médiocres dont les écoles supérieures et les universités ne savent que faire. Ce nivellement engendre, lui, une véritable inégalité : seuls les plus favorisés, ceux qui ont des parents soit riches soit cultivés, pourront devenir des citoyens complets. Ainsi naissent des castes dont le népotisme empêche la régénérescence de la démocratie. Quant à la frugalité, elle est difficile à préserver dans un univers où l'on incite sans cesse les personnes au consumérisme outrancier. Et la vertu, qui s'enseigne par l'exemple, ne se trouve pratiquement plus que dans les livres. Les citoyens ont abandonné leurs armes et délaissent l'agora pour faire leurs emplettes sur le marché.

Frédéric KISTERS