DEMOCRATIE
? MEDIOCRATIE … !
DU
CITOYEN SOLDAT AU CONSOMMATEUR DESARME
Résumer l'histoire de l'idée démocratique
dans le cadre du présent article constitue une gageure
que nous ne tenterons pas. Plutôt qu'énumérer
une litanie de faits et dates, nous avons préféré
tracer les linéaments de son évolution en quelques
lignes forces.
Il
nous semble superflu de remonter aux tribus germaniques ainsi
qu'aux confréries religieuses qui élisaient
leurs abbés ou encore à certaines cités
du Moyen Âge ou de la Renaissance. Néanmoins,
il faut rappeler que les philosophes du 18e siècle
se référaient souvent aux cités antiques,
Athènes en particulier. Toutefois, ils faisaient plus
appel à un souvenir idéalisé qu'à
la réalité. En effet, rappelons que, vers 430
av. J.C., la république attique comptait 40.000 citoyens
pour une population estimée à 400.000 habitants.
N'accédaient à la citoyenneté que les
hommes libres, natifs du cru, qui avaient rempli leurs obligations
militaires. Etaient exclus aussi bien les femmes, que les
étrangers et surtout les esclaves qui formaient la
moitié de la population. Enfin, les Athéniens,
au contraire des Romains accordaient exceptionnellement le
droit de cité aux allochtones et affranchissaient rarement
les esclaves jeunes. De surcroît, le peuple, assemblé
sur l'agora, exprimait ses choix de manière directe,
sans délégation.
Montesquieu
ou Rousseau
Dans
son " Esprit des lois ", MONTESQUIEU, à la
suite de MACHIAVEL, voit le principe moteur du régime
démocratique dans la vertu, au sens romain, qui est
à la fois l'expression de la probité et du courage.
En revanche, dans le régime monarchique, c'est la puissance
des lois, et la force brutale dans le régime despotique,
qui assurent la cohésion de l'Etat. Deux autres conditions
lui apparaissaient essentielles au maintien d'une démocratie.
D'abord, l'égalité, parce que chacun doit jouir
des mêmes avantages; ensuite, la frugalité parce
que les différences de richesse trop accentuées
minent la démocratie en suscitant l'envie des moins
nantis. Le citoyen doit chercher le nécessaire pour
sa famille et le superflu pour la république - selon
l'idéal grec, l'excédent de richesse était
consacré à l'érection de bâtiments
publics, tandis que les citoyens logeaient dans de frustes
demeures -.
De son côté, ROUSSEAU part de la conviction que
l'homme est né libre et que nul n'a d'autorité
naturelle sur ces semblables. Par conséquent, le pouvoir
est légitime dans la mesure où il est institutionnalisé
et qu'il s'exerce avec le consentement de ceux qui s'y soumettent.
De là, découle l'idée du " Contrat
social ", un accord entre gouvernants et gouvernés.
Par ailleurs, la souveraineté réside dans le
peuple, elle n'est pas l'apanage du monarque. De plus, elle
est inaliénable et ne peut être déléguée.
Elle s'exprime par la Loi. Dès qu'un individu ou un
groupe substitue sa volonté à celle du peuple,
il s'agit d'un pouvoir arbitraire. Conséquemment, un
peuple qui renonce à sa souveraineté par un
pacte cesse d'exister.
Enfin, le gouvernement est subordonné à la "
Volonté générale ". Par nature,
il tend à se soustraire au contrôle du peuple
; s'il y parvient, le contrat social est rompu. ROUSSEAU veut
aussi démontrer que le citoyen reste libre, même
en se soumettant à la " Volonté générale
". Pour ce faire, ses désirs doivent correspondre
étroitement à celle-ci ; le citoyen renonce
à son individualité et fusionne avec le corps
de la Cité. En contrepartie, la société
défend coûte que coûte ses membres et leur
garantit la " sûreté publique ".
" Le Contrat social " est un ouvrage antimonarchique
puisque, à partir de l'instant où ROUSSEAU ne
reconnaît de souveraineté qu'au peuple, les régimes
monarchiques et aristocratiques, et leurs avatars despotiques
ou oligarchiques, deviennent " illégitimes ".
Autrement dit, ROUSSEAU affirme que seule la démocratie
est juste, à l'exclusion de toute autre forme de gouvernement.
En revanche, MONTESQUIEU croit qu'il faut choisir le gouvernement
qui corresponde le mieux aux caractéristiques d'un
peuple. De surcroît, il souligne que le système
démocratique est mieux adapté aux Etats de petites
tailles, car on peut aisément rassembler le peuple
pour prendre les décisions.
Remarquons que MONTESQUIEU comme ROUSSEAU établissent
une séparation des pouvoirs, mais chacun à leur
manière. Le baron de Secondat en distingue trois :
l'exécutif, le législatif et le judiciaire.
Tandis que le second tend à fusionner les deux premiers
termes, car celui qui élabore la loi sait mieux que
personne comment l'interpréter et l'exécuter.
Ces deux philosophies politiques trouveront leur expression
respectivement dans la Constitution de 1789 et celle de 1793.
En simplifiant, nous pourrions dire que MONTESQUIEU inspira
surtout la tendance libérale, alors que les jacobins
descendent plutôt de ROUSSEAU.
LIBERALISME
ET JACOBINISME
Deux
grands courants démocratiques concurrents, issus de
la Révolution française, ont traversé
le 19e siècle, le libéralisme et le jacobinisme.
Leurs tenants avaient des conceptions antagonistes de la notion
d'opinion publique qui, selon la définition la plus
courante, est le fondement de la démocratie - bien
que la ferveur populaire jouât également un rôle
important dans les régimes autoritaires comme l'hitlérisme
et, dans une moindre mesure, les républiques socialistes.
Supposant que le peuple est apte à discerner l'intérêt
commun, tous les théoriciens démocrates se méfient,
à des degrés divers, du gouvernement.
La démocratie libérale reconnaît que le
peuple peut se tromper, mais aussi qu'il est capable de revenir
sur ses erreurs. L'électeur choisit entre plusieurs
courants d'idées, s'il prend conscience que son choix
n'est pas le bon, il corrige son vote en conséquence.
Par ailleurs, le citoyen fonde ses décisions sur l'échange
de paroles et d'arguments, la discussion, ce qui implique
la reconnaissance de la pluralité des croyances ou
des opinions et le respect des libertés de presse,
d'association etc. Par conséquent, la rhétorique
règne en maître dans le régime libéral.
En théorie, l'individu étant considéré
" raisonnable ", l'électeur devrait souvent
adapter son vote, au gré des nouveaux faits et arguments
dont il aurait connaissance ou des changements de circonstances.
Cette hypothèse fait bien évidemment abstraction
des pesanteurs sociologiques, des effets de la propagande,
des conflits entre les intérêts communs et individuels
ou le manque de vision à long terme propre à
la majorité des humains
Dans la pratique, l'opinion
publique s'avère plutôt conservatrice, malgré
les mouvements irrationnels et sentimentaux que suscitent
parfois l'actualité, elle revient vite à son
" état d'équilibre ". En réalité,
les arguments et la logique ont peu de prise sur les esprits.
De ce fait, les acteurs politiques se montrent plus souvent
bavards que convaincants et ils noient les débats essentiels
dans leur intarissable logorrhée.
Le jacobinisme est, quant à lui, fondé sur d'autres
principes. Tout d'abord, l'opinion publique est confondue
avec la " Volonté générale "
qui s'exprime par la publicité, la pure manifestation
publique de la vertu et d'une vérité unique
indiscutable excluant l'existence des autres opinions. Au
contraire, l'erreur trame ses complots dans les catacombes
et la tromperie est un art que les ennemis de la République
pratiquent dans les alcôves. Par conséquent,
toute forme de débat est bannie ; car, comme le disait
SAINT-JUST : " L'esprit est un sophiste qui conduit les
vertus à l'échafaud ". A l'inverse du libéral,
le jacobin ne dispute pas, il adhère à la "
Volonté générale ". Au mieux, la
discussion n'est tolérée que dans les limites
de l'orthodoxie idéologique.
Le peuple est considéré infaillible, toutefois
des êtres néfastes peuvent l'abuser. Aussi l'Etat
doit-il inculquer aux masses ses véritables intérêts,
il éduque le peuple afin de remédier à
la corruption des esprits. D'où, l'importance accordée
à l'enseignement, de préférence généralisé
et gratuit. En revanche, les jacobins et leurs descendants
socialistes, comme BLANQUI, ont souvent eu une attitude duplice
face au suffrage universel, reportant souvent son instauration,
sous prétexte que les masses ne jouissaient pas encore
d'un degré de conscience suffisant. De même,
ils éprouvent une méfiance instinctive envers
les systèmes représentatifs, les délégués
pouvant dévoyer la " Volonté générale
".
LE
LIBERALISME TRIOMPHANT
Trois
grandes vagues insurrectionnelles secouèrent successivement
l'Europe vers 1820, 1830 et 1848. Les insurgés obtinrent
des succès fort variables, allant de l'écrasement
pur et simple de la révolte (Pologne en 1830), à
la création d'une république (France en 1848),
en passant par toutes les formes de compromis imaginables.
Le libéralisme proposait un système global basé
sur l'idée de liberté, avec une sociologie individualiste
qui reconnaît peu d'importance aux groupes ou associations,
et une vision de l'Histoire axée sur les personnages
principaux qui refusait de tenir compte des forces collectives.
Dans le domaine de la connaissance, le libéral croyait
que l'homme pouvait accéder au savoir par le seul exercice
de sa raison. En économie, il prônait le fameux
" laisser faire, laissez passer ", les autorités
publiques ne devant pas intervenir sur le marché. Le
rôle de l'Etat était pratiquement réduit
à l'exercice de la politique étrangère
et au maintien de l'ordre intérieur. C'est la notion
d' " Etat-gendarme " qui laisse les acteurs jouer
leur jeu et n'intervient qu'en cas de transgression des règles
fondamentales.
Pour limiter le pouvoir, il n'est nul meilleur moyen que de
le diviser. Aussi insistaient-ils sur la séparation
du législatif, de l'exécutif et du judiciaire
qui garantit le citoyen contre l'absolutisme. De surcroît,
les différents pouvoirs devaient être équipollents,
afin que l'un d'entre eux ne l'emportât sur les autres.
Une telle idéologie impliquait également le
rejet des dogmes imposés par les églises, l'affirmation
du relativisme de la vérité et la tolérance
envers les autres croyances ou conviction, du moins dans la
mesure où elles étaient fondées sur la
Raison.
La création de parlements était la conséquence
logique de la croyance dans les vertus de la discussion, puisqu'il
s'agit, en théorie, d'espaces où peuvent se
déployer la raison et le langage. Le dialogue entre
représentants de la nation permet d'aboutir sur une
vérité moyenne, un équilibre des intérêts
particuliers. En outre, le bicaméralisme assurait un
double contrôle du législatif et permettait à
une élite de tempérer les décisions prises
par les masses. Enfin, le régime limitait le pouvoir
central en confiant l'autorité municipale et provinciale
aux notables locaux.
Par conséquent, les libéraux furent inévitablement
amenés à combattre l'ordre établi, ou
plutôt rétabli, lors du Congrès de Vienne
en 1815. La doctrine enthousiasma les peuples qui s'estimaient
opprimés par les vieilles monarchies. Mais, une foi
parvenue au pouvoir, le libéralisme devint surtout
l'expression de la classe bourgeoise dominante. Hostiles aux
groupes, dont les corporations de métiers, ils réprimèrent,
suivant la même logique, les associations de travailleurs,
ce qui faisait le jeu du patronat dont nombre de membres se
déclarèrent fervents " libéraux
". Même si le libéralisme ne se réduit
pas à l'expression de la classe bourgeoise, il fut,
en quelque sorte, accaparé par celle-ci après
1850.
DEMOCRATIE
ET NATIONALISME
Le
patriotisme s'unit indifféremment avec toutes les idéologies.
Ainsi, au 19e siècle, coexistait-il un courant "
nationaliste de gauche " inspiré des idées
de la Révolution et un " nationalisme de droite
" qui s'inspirait de l'historicisme et définissait
le peuple par son histoire, sa langue, sa religion etc. (d'où
le rôle important joué par les littérateurs,
historiens, philologues etc).
Le nationalisme est issu de la Révolution française.
Avec le transfert de la souveraineté du monarque au
peuple, le sentiment de sujétion au roi avait fait
place au sentiment national. La liberté individuelle
avait pour conséquence la souveraineté nationale
et l'idée de nation impliquaient à la fois l'indépendance
des citoyens par rapport à leur souverain, mais aussi
la faculté des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Sous l'Ancien régime, plusieurs peuples étaient
souvent régis par un même monarque et associés
au sein d'un Etat par sa seule volonté. Après
la Révolution, ils revendiquèrent leur indépendance.
Napoléon, en conquérant l'Europe et " en
libérant les peuples opprimés ", avait,
certes, répandu les idées de la Révolution,
mais il avait en même temps suscité de nombreuses
réactions nationalistes, comme le soulèvement
de la Prusse en 1813. Deux principes antagonistes s'affrontaient
: le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
supposait l'existence d'une communauté qui était
basée sur l'adhésion libre, tandis que l'Ancien
Régime fondait sa légitimité sur le principe
d'historicité - ce qui fut de tout temps demeurera
-.
Entre 1830 et 1850, les mouvements nationalistes furent portés
par les libéraux. C'étaient de romantiques insurrections
armées, menées au nom de la liberté,
contre l'oppression, que d'aucuns ont nommé le "
printemps des peuples ". La " Jeune Italie "
de MAZZINI revendiquait à la fois une république
démocratique et l'unification de l'Italie. En 1848,
le Parlement de Francfort, adopta un programme démocratique
d'union nationale. KOSSUTH, en Hongrie, proclama la république
contre la monarchie habsbourgeoise. Selon les circonstances,
le nationalisme tendait tantôt vers l'unification (Allemagne,
Italie), tantôt constituait une force centripète
(Autriche-Hongrie, Belgique, Empire turc). Par ailleurs, l'émancipation
des peuples partagés entre plusieurs Etats entraînait
des tensions diplomatiques entre grandes nations (Pologne).
Il s'agit le plus souvent de populations " conquises
" ou " dominées " qui avaient des relations
conflictuelles avec l'Etat central. Par conséquent,
ils désiraient établir une adéquation
entre l'Etat et la nation, cette dernière étant
surtout définie par la langue.
Entre 1850 et 1870, naquirent nombre d'Etats actuels, l'Allemagne,
l 'Italie, mais aussi la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie.
Ces nations commencèrent à entrer en concurrence,
ce qui engendra une série de conflits qui culmineront
lors de la Première Guerre mondiale.
VERS
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Dans
l'esprit des libéraux, il n'était pas paradoxal
qu'une majorité des citoyens ne possédât
pas le droit de vote. Ce dernier était réservé
aux personnes jugées, selon les critères de
l'époque, capables de discernement politique. Le droit
de vote était subordonné à diverses conditions.
On ne l'octroyait qu'aux personnes considérées
" indépendantes ". Ainsi exigeait-on par
exemple un certain niveau d'instruction, on excluait les indigents
par le cens, les domestiques influençables par leurs
patrons et les femmes mariées, qui à l'époque
ne possédaient pas, sauf exception, la pleine capacité
juridique. L'éligibilité était soumise
à des règles encore plus strictes. Dans l'esprit
des dirigeants, les limitations du suffrage et de l'éligibilité
ne représentaient pas des obstacles insurmontables
pour le commun, puisqu'ils ne concevaient pas que les pesanteurs
socio-économiques empêchaient les humbles d'échapper
à leur condition. L'un s'enrichirait pour atteindre
le cens, l'autre obtiendrait le diplôme nécessaire
et le domestique quitterait sa profession. De plus, être
dépourvu du droit de vote n'empêchait pas de
jouir des libertés fondamentales ou de l'égalité
devant la loi.
De 1850 à 1950, nous assistâmes à une
extension inexorable du corps électoral. Les Etats-Unis
furent précurseurs avec l'élection au suffrage
universel du président Jackson en 1828. La France l'adopta,
sans mesures transitoires, en 1848, faisant passer d'un coup
le nombre d'électeurs de 250.000 à 9.500.000
! Trois ans plus tard, Napoléon profitera, de l'immaturité
de cette masse de nouveaux votants
Dans la plupart des
autres pays, l'élargissement du droit de vote fut réalisé
par étapes, en abaissant le cens, en incluant des catégories
d'exclus ou en tempérant le suffrage universel par
le vote plural.
LES
PARTIS
L'élargissement
du droit de vote avait provoqué l'irruption d'une masse
d'électeurs peu cultivés dont il fallait canaliser
les désirs polymorphes informulés. En réponse
à ce besoin, apparut une nouvelle institution "
démocratique " : le parti. Leur naissance marquait
un déplacement dans la dynamique électorale.
Désormais, l'objectif principal n'était plus
d'obtenir un parlement démocratiquement élu
et représentatif, mais bien de former un gouvernement
qui avait la faveur du public.
Auparavant, le peuple déléguait directement
son pouvoir au gouvernement. En se posant comme intermédiaire,
les partis organisaient la délégation de pouvoir
en définissant les objectifs (le programme) et en sélectionnant
les futurs membres de la classe dirigeante. Ils étaient
également censés éduquer les électeurs
à la politique. D'un point de vue pragmatique, les
citoyens organisés en parti acquéraient une
efficacité supérieure par rapport aux candidats
isolés et aux mouvements informels qui leur étaient
opposés. A ce propos, le parti libéral belge,
créé en 1847, constitue un bel exemple. Il gouverna
le pays pratiquement sans interruption pendant quarante ans,
jusqu'à ce que les catholiques parvinssent également
s'organiser en parti.
En théorie, le parti exprime une part de l'esprit public,
soit de manière unitaire - adhésion inconditionnelle
à un programme-, soit de façon pluraliste -
les membres parviennent à une voie médiane entre
leurs divers courants d'opinions -. Il se présente
donc comme un pourvoyeur de services qui " gère
" une portion de la volonté populaire. Dans la
pratique, il s'avéra vite qu'il était aussi
un organe de décision autonome, qui influait autant
sur le résultat des élections que sur la formation
et la conduite du gouvernement. Lors des votes à la
chambre, les directives des groupes parlementaires pèsent
plus que les convictions personnelles des élus, les
décisions du gouvernement sont en bonne partie prises
dans les états-majors de parti et le résultat
des élections est souvent faussé par les accords
préélectoraux. Dans les années 20-30,
ces pratiques furent ressenties par beaucoup de citoyens,
qui avaient l'impression d'être frustrés d'une
part de leur souveraineté, comme une perte de légitimité
du système démocratique. Les partis fascistes
et socialistes exploitèrent à fonds cette source
de déception et de mécontentement en l'intégrant
à leur corpus critique. Dans le même temps, ils
firent en sorte que le corps des citoyens et le parti fondissent
en une seule entité. La carte de membre remplaçait
le carnet d'électeur.
UN
GOUVERNEMENT POUR LES DIEUX
Dans
les années 20-30, les syndicats concurrencèrent
durement les partis. Ils proposaient un mode d'expression
beaucoup plus direct de la volonté populaire, qui avait
de plus l'avantage de lier intimement les problèmes
sociaux et politiques. Du combat pour le suffrage universel
pur et simple, on passait à la lutte pour l'égalité
sociale et la redistribution des revenus ainsi que "
l'égalité des chances ". On put même
croire pendant un moment que les syndicats supplanteraient
les partis ou du moins qu'ils les contrebalanceraient. Mais
les partis l'ont emporté, entre autres parce qu'ils
ont la faculté de se présenter aux élections
et de participer au gouvernement, contrairement aux syndicats.
Aujourd'hui, l'économie de marché triomphe au
détriment de l'idéal démocratique. L'appel
aux grandes valeurs ennuie, tandis que le consumérisme
mobilise l'énergie des foules. Les rares hommes généreux
préfèrent l'engagement apolitique, ils militent
dans des associations caritatives ou des groupes aux desseins
limités (protection de la nature, défense des
réfugiés politiques, comités de quartiers
).
Mais, au contraire des mouvements politiques, ces derniers
ne proposent pas une vision générale du monde,
ils agissent en fonctions d'objectifs restreints, pour une
cause circonscrite. Résultat, l'Etat, qui perd déjà
de son influence au niveau international, décline au
profit d'une multitude de micros communautés. Privé
du soutien de ses citoyens, sa légitimité l'abandonne
ainsi que sa puissance. Il se mue en machine qui tente, déconnectée
du peuple, de défendre, tant bien que mal, les intérêts
nationaux au sein du maelström de l'économie mondialisée.
Faut-il pour autant pleurer la mort d'une belle illusion ?
En réalité, la démocratie idéale
n'a jamais existé, elle demeure utopique. Ce serait
le meilleur des gouvernements pour les dieux, comme l'écrivait
Rousseau. Par nature, les masses sont amorphes et elles ne
seront jamais souveraines que de manière abstraite.
Pour que le peuple devienne actif, il faut l'intégrer
dans une structure, ce qui suppose l'existence d'une hiérarchie
et de spécialisations. La constitution d'oligarchies
au sein des sociétés est un phénomène
organique, auquel succombe fatalement tous les régimes,
y compris les démocraties, comme le montre l'accaparement
du pouvoir par la classe bourgeoise au 19e, puis par les partis
au 20e.
La singularité du système démocratique
consiste à inciter le citoyen à la critique
et au contrôle du gouvernement. Pour favoriser le développement
de ces deux facultés, l'Etat recourt à l'enseignement.
Ce dernier devrait également cultiver la vertu et la
frugalité des citoyens, piliers sur lesquels repose
le bon fonctionnement d'une société qui se veut
réellement " démocratique ".
Actuellement, nous ne remplissons plus ces conditions essentielles.
Sous prétexte d'" égalité des chances
", notre enseignement secondaire devient de moins en
moins exigeant et produit des foules de médiocres dont
les écoles supérieures et les universités
ne savent que faire. Ce nivellement engendre, lui, une véritable
inégalité : seuls les plus favorisés,
ceux qui ont des parents soit riches soit cultivés,
pourront devenir des citoyens complets. Ainsi naissent des
castes dont le népotisme empêche la régénérescence
de la démocratie. Quant à la frugalité,
elle est difficile à préserver dans un univers
où l'on incite sans cesse les personnes au consumérisme
outrancier. Et la vertu, qui s'enseigne par l'exemple, ne
se trouve pratiquement plus que dans les livres. Les citoyens
ont abandonné leurs armes et délaissent l'agora
pour faire leurs emplettes sur le marché.
Frédéric
KISTERS
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