Retour au sommaire du numéro
  DEVENIR 14


Carte postale de Cuba : Adelante revolucionarios …


" Les révolutions, lorsqu'elles se font jour, ne sont que rarement mûres, et tous leurs rouages ne peuvent être scientifiquement prévus. Elles sont les corollaires des passions et de l'improvisation d'êtres humains avides de changements sociaux, et ne sont jamais parfaites. Notre révolution n'a pas fait d'exception à la règle " Ernesto " Che " Guevara - 1961


Cuba ?
Il y en a qui s'en vont vers l'Autriche, la Costa Brava, les landes d'Irlande ou la Californie et d'autres qui s'en vont passer leur temps libre dans le paradis communiste des Caraïbes. Drôle d'idée, me direz-vous ? Qu'importe, nous voulions voir ! Dès le départ, un sentiment de gêne, nous partons chez Fidel les poches bourrées de dollars. Eh oui, l'économie cubaine, fragilisée par le blocus yankee, ne tient plus que par la course aux devises, génératrice de marché noir, de prostitution et d'une certaine ségrégation (dans les hôtels et stations balnéaires). Seul le civisme, le niveau d'éducation, l'esprit révolutionnaire et … la peur de la répression combinée au besoin du touriste permet au pays de rester sûr et de se distancer fortement, au niveau de la pauvreté et de la criminalité, de ses voisins haïtiens, dominicains ou pires brésiliens et colombiens.
L'arrivée nous met dans l'ambiance : 2 heures trente de formalités, une chaleur à vider un fût et les premiers (et quasi uniques) moustiques …
Première réflexion, le Cubain est lent, brouillon et mal organisé. Bon, on se calme, on n'oublie l'occidental et capitaliste " Time is Money " et on prend son mal en patience. Ah, j'oubliais, condition essentielle à la réussite du voyage : se débrouiller en espagnol car " l'ingles " n'est pas bien vu et à part l'espano-cubanol, c'est " nada ", sauf quelques amou-reux de la langue française …
D'emblée, nous remarquons les inscriptions patriotiques et anti-impérialistes, lesquelles tranchent avec la riviera des Caraïbes que se veut être Varadero. Comme nous ne sommes pas ici pour la plage, nous filons vers La Havane. Notre audi A4 de location attire les regards et tranche avec les camions militaires transformés en transport civil, les cavaliers et les chars à bœufs, les innombrables cyclistes et les splendides et mathu-salémiques buicks, cadillacs et chevrolets des années 50 ; sans oublier les vieilles ladas soviétiques et les 106 de la " Policia Nacional Revolucionar " (nous, le nom, on aime !).

La Havane, ambiance et découvertes

La Havane dégage une torpeur, renforcée par la lourdeur du temps et la chaleur ambiante. Principalement construite par les Américains, les buildings y respirent encore l'arôme moisi de la mafia des années 50; le mauvais entretien des bâtiments fait penser à Berlin-Est surréalistement déplacé en un autre continent.
Mais ce qui diffère bien de Berlin, ce sont les habitants. Certains parlent de la couleur cubaine … à La Havane, elle est foncée. Société métissée ? Indéniablement (si les chiffres officiels mentionnent une majorité de blancs, la réalité nous fait percevoir au moins 60 % de noirs et de métis), mais pas multiculturelle. Les ethnies ne s'affrontent pas (d'ailleurs les Indiens ont disparu de l'île depuis … l'an 1600) mais s'interpénètrent dans une culture apparemment unique et propre. Les tensions raciales existent mais ne constituent pas un phénomène de société tel que c'est le cas au Brésil ou à Miami. Un bon pourcentage de descendants d'espagnols (plus d'un million, sont arrivés entre 1900 et 1930 principalement des Canaries, d'Andalousie ou de Galice comme Fidel) préservent le cachet " blanc " de l'île qui comporte 11 millions d'habitants.
La Havane, c'est le règne de la débrouille, des restos clandestins et des multiples petites tentatives d'arnaque (gare au premier bar venu, la bière frelatée et les toilettes valent parfois leur pesant d'anecdotes) …
Mais c'est aussi un mélange d'architecture américaine, coloniale et communiste. L'ambiance de la Plaza de la Revolucion, construite pour accueillir près d'un million de personnes et destinée à recevoir les discours du Lider Maximo (jusqu'à 7 heures…), les monuments patriotiques, les musées de la révolution et les inscriptions nationalistes se marient avec une vieille ville aux accents espagnols.
La police est omniprésente (jusqu'à un flic tous les 30 mètres), passablement abrutie et visiblement là pour rassurer le touriste.

L'économie, l'éducation …. brêve analyse d'un régime différent

A l'intérieur du pays, vu la saison et les lieux visités, nous croisons moins de touristes. Une visite d'une plantation de tabac nous fait jeter un regard sur l'économie du pays et sur la nécessaire réflexion duale à avoir à propos des systèmes communiste et capitaliste.
A Cuba, tout y est ETAT; la propriété privée est embryonnaire et tout le monde (y compris les médecins, les avocats, etc.) est fonctionnaire; corollaire positif, le niveau de pauvreté est régulé et les mendiants, enfants des rues (un slogan dit d'ailleurs : " Dans le monde, 200 millions d'enfants sont dans la rue, aucun n'est cubain ! ") et autres clochards sont moins nombreux qu'à Bruxelles ou Paris. Même les exploitants agricoles et donc, a fortiori les meilleurs planteurs de tabac du monde, doivent vendre la récolte au " barbudo " (sous-entendu à Fidel et à l'Etat).
Depuis le milieu de la décennie passée, les Cubains peuvent posséder des dollars et investir dans de mini-propriétés privées; l'effondrement du bloc communiste a relativisé le pouvoir de troc de la canne à sucre. L'économie officielle est secourue par la monnaie de l'ennemi et la nouvelle diversité économique (biotechnologie et industrie pharmaceutique), complétée par une situation géographique et climatique exceptionnelle devraient permettre au pays de s'en sortir. Le système éducatif est aussi une grande réussite du régime; nous avons rencontré de nombreux cubains connaissant la Belgique, nos langues nationales et nos villes. Avant la révolution de 1959, 70 % de la population était analphabète; en 1961, Che Guevara ferma tous les établissements scolaires pendant 8 mois et envoya 250.000 étudiants à la campagne pour apprendre à lire et écrire aux paysans. Le taux d'alphabétisation est maintenant de près de 95 %; mieux que la France ! Cette campagne favorisa l'intégration des citadins et des campagnards et aujourd'hui encore, lors de la récolte de la canne à sucre, l'ensemble des forces vives du pays est mobilisé pour récolter le principal viatique de l'économie nationale. On est pas près de voir Eliane Liekendael récolter de la betterave….

Analyse politique personnelle sur fond de salsa

Cuba est un curieux mélange, de réussite socialiste, d'esprit patriotique, d'absurdité fonctionnario-marxiste et de lenteur caraïbéenne …. Certes la pauvreté est endiguée, l'ordre règne et le pays est stable mais le Cubain rêve au " miracle capitaliste " et ouvre des yeux ronds quand vous lui expliquez que les Canadiens (grands investisseurs sur place) de Bombardier licencient 5000 travailleurs européens sans sourciller. De plus, une économie fondée sur la monnaie de l'ennemi et le marché noir n'est pas saine … Mais il est aussi vrai que Castro, sans culte de la personnalité, a inculqué une rigueur et une fierté, alliée au bonheur de vivre, face à l'ennemi superpuissant. Il a ainsi fait oublier les anciens régimes mafieux et corrompus d'avant la révolution. Les musées pullulent, le sport et les disciplines olympiques sont encouragés, le peuple est éduqué et les soins médicaux sont gratuits (quand on voit qu'en un an, 10 millions de russes supplémentaires (soit 60 millions au total) sont passés en-dessous du seuil de pauvreté, il y a de quoi réfléchir avant de hurler à la menace communiste). En face de cela, il manque un " je-ne-sais-quoi " de punch dans ce régime et cela est dû aux langueurs climatiques et aux hasards des croisements sanguins sans doute.
Le régime est-il lié à l'existence de Fidel ? Pour avoir vu le petit Castro de 7 ans hurler " Adelante Cubanitos (en avant, les petits cubains), Ade-lante revolucionarios (vous avez compris), patria o muerte (bon, c'est clair), venceremos (nous vaincrons) " lors d'un discours adressé à 50 à 80.000 jeunes, nous pensons que le régime, malgré les balseros (boat-people) des années 80, est conforté par des épisodes " à la Elian " et que la faillite des sociétés de Miami ou de Rio lui assurent une pérennité.

Le mythe du " Che "

Après Varadero, La Havane, Pinar del Rio (et son tabac) et Trinidad (plage, maquis, rhum et canne à sucre), nous avons fini notre périple par Santa Clara, la ville mythique du Che et l'occasion de s'interroger sur l'unique personnage récupéré commercialement par les Cubains.
Bercés par les mélodies traditionnelles et patriotiques, confrontés à son image omni-présente, la personnalité du " Commandante " nous accompagna tout au long de notre périple.
De la Cueva de Los portales d'où il dirigea l'armée lors de la crise des missiles en 1962 aux musées de la révolution en passant par les maquis, nous avons écouté ses chansons, un grand nombre de verres à cocktails vides devant nous, et longuement bavardé avec des Cubains sur une personnalité hors du commun.
Internationaliste convaincu, le " Che " incarne pourtant, sans tomber dans l'idolâtrie chère à certains fascistes italiens, une attitude ferme, droite, désintéressée et indéniablement anti-impérialiste. Car enfin, où est le crime de défendre le pauvre et l'opprimé face aux soudards à la solde des multinationales mafieuses, cela gêne-t-il quelqu'un lorsqu'un idéaliste met sa peau au bout de ses idées et part dans la sierra au lieu de soigner les richissimes douairières de Buenos- Aires ?
Le Che, son cigare, son sourire et son martyr, incarne le romantisme révolutionnaire de l'Amérique Latine ! Il s'est battu, est parvenu au firmament d'une société qu'il voulait idéale, en a conquis les honneurs et s'en est trouvé mal. D'où sa remise en question et son départ pour créer " 1000 autres Viet Nam ". Après une expérience désastreuse au Congo, il revint en Bolivie où la CIA décida vite que la fête serait finie.
Il est mort, dans la jungle, abattu après avoir été traqué et blessé … il aurait pu finir gras et cancéreux derrière un bureau de ministre ; cet unique choix mérite le respect. Les époques de la décolonisation et de la croissante hégémonie mondialiste sont différentes … on redoute de croire que le " Che " eut été un chaud partisan d'une société multiraciale que nous abhorrons mais il convient de replacer les actes dans les contextes historiques et même si les " affreux " et autres " OAS " attirent parfois notre sympathie historique, force est de constater qu'à l'époque, l'homme avait fait le bon choix et combattu le bon ennemi. Il y a une différence entre le ministre révolutionnaire et le politicard Allende prêt à faire de son pays une plateforme plus communiste qu'anti-impérialiste. Je serai donc le seul à apprécier le combat du Che et à déplorer l'acharnement sur Pinochet. C'est sur cette pirouette verbale que je ferme mon carnet de vacances et vous invite à visiter l'un des derniers lieux du monde où " l'american way of life " n'est pas encore une vertu.
Hasta la Victoria Siempre, Commandante ! Dos mojitos y una Cuba Libre, por favor !

José Marti