Carte
postale de Cuba : Adelante revolucionarios …
" Les révolutions, lorsqu'elles
se font jour, ne sont que rarement mûres, et tous leurs rouages
ne peuvent être scientifiquement prévus. Elles sont les corollaires
des passions et de l'improvisation d'êtres humains avides
de changements sociaux, et ne sont jamais parfaites. Notre
révolution n'a pas fait d'exception à la règle " Ernesto "
Che " Guevara - 1961
Cuba
?
Il y en a qui s'en vont vers l'Autriche, la Costa Brava, les
landes d'Irlande ou la Californie et d'autres qui s'en vont
passer leur temps libre dans le paradis communiste des Caraïbes.
Drôle d'idée, me direz-vous ? Qu'importe, nous
voulions voir ! Dès le départ, un sentiment
de gêne, nous partons chez Fidel les poches bourrées
de dollars. Eh oui, l'économie cubaine, fragilisée
par le blocus yankee, ne tient plus que par la course aux
devises, génératrice de marché noir,
de prostitution et d'une certaine ségrégation
(dans les hôtels et stations balnéaires). Seul
le civisme, le niveau d'éducation, l'esprit révolutionnaire
et
la peur de la répression combinée
au besoin du touriste permet au pays de rester sûr et
de se distancer fortement, au niveau de la pauvreté
et de la criminalité, de ses voisins haïtiens,
dominicains ou pires brésiliens et colombiens.
L'arrivée nous met dans l'ambiance : 2 heures trente
de formalités, une chaleur à vider un fût
et les premiers (et quasi uniques) moustiques
Première réflexion, le Cubain est lent, brouillon
et mal organisé. Bon, on se calme, on n'oublie l'occidental
et capitaliste " Time is Money " et on prend son
mal en patience. Ah, j'oubliais, condition essentielle à
la réussite du voyage : se débrouiller en espagnol
car " l'ingles " n'est pas bien vu et à part
l'espano-cubanol, c'est " nada ", sauf quelques
amou-reux de la langue française
D'emblée, nous remarquons les inscriptions patriotiques
et anti-impérialistes, lesquelles tranchent avec la
riviera des Caraïbes que se veut être Varadero.
Comme nous ne sommes pas ici pour la plage, nous filons vers
La Havane. Notre audi A4 de location attire les regards et
tranche avec les camions militaires transformés en
transport civil, les cavaliers et les chars à bufs,
les innombrables cyclistes et les splendides et mathu-salémiques
buicks, cadillacs et chevrolets des années 50 ; sans
oublier les vieilles ladas soviétiques et les 106 de
la " Policia Nacional Revolucionar " (nous, le nom,
on aime !).
La
Havane, ambiance et découvertes
La Havane dégage une torpeur, renforcée par
la lourdeur du temps et la chaleur ambiante. Principalement
construite par les Américains, les buildings y respirent
encore l'arôme moisi de la mafia des années 50;
le mauvais entretien des bâtiments fait penser à
Berlin-Est surréalistement déplacé en
un autre continent.
Mais ce qui diffère bien de Berlin, ce sont les habitants.
Certains parlent de la couleur cubaine
à La
Havane, elle est foncée. Société métissée
? Indéniablement (si les chiffres officiels mentionnent
une majorité de blancs, la réalité nous
fait percevoir au moins 60 % de noirs et de métis),
mais pas multiculturelle. Les ethnies ne s'affrontent pas
(d'ailleurs les Indiens ont disparu de l'île depuis
l'an 1600) mais s'interpénètrent dans
une culture apparemment unique et propre. Les tensions raciales
existent mais ne constituent pas un phénomène
de société tel que c'est le cas au Brésil
ou à Miami. Un bon pourcentage de descendants d'espagnols
(plus d'un million, sont arrivés entre 1900 et 1930
principalement des Canaries, d'Andalousie ou de Galice comme
Fidel) préservent le cachet " blanc " de
l'île qui comporte 11 millions d'habitants.
La Havane, c'est le règne de la débrouille,
des restos clandestins et des multiples petites tentatives
d'arnaque (gare au premier bar venu, la bière frelatée
et les toilettes valent parfois leur pesant d'anecdotes)
Mais c'est aussi un mélange d'architecture américaine,
coloniale et communiste. L'ambiance de la Plaza de la Revolucion,
construite pour accueillir près d'un million de personnes
et destinée à recevoir les discours du Lider
Maximo (jusqu'à 7 heures
), les monuments patriotiques,
les musées de la révolution et les inscriptions
nationalistes se marient avec une vieille ville aux accents
espagnols.
La police est omniprésente (jusqu'à un flic
tous les 30 mètres), passablement abrutie et visiblement
là pour rassurer le touriste.
L'économie,
l'éducation
. brêve analyse d'un régime
différent
A l'intérieur du pays, vu la saison et les lieux visités,
nous croisons moins de touristes. Une visite d'une plantation
de tabac nous fait jeter un regard sur l'économie du
pays et sur la nécessaire réflexion duale à
avoir à propos des systèmes communiste et capitaliste.
A Cuba, tout y est ETAT; la propriété privée
est embryonnaire et tout le monde (y compris les médecins,
les avocats, etc.) est fonctionnaire; corollaire positif,
le niveau de pauvreté est régulé et les
mendiants, enfants des rues (un slogan dit d'ailleurs : "
Dans le monde, 200 millions d'enfants sont dans la rue, aucun
n'est cubain ! ") et autres clochards sont moins nombreux
qu'à Bruxelles ou Paris. Même les exploitants
agricoles et donc, a fortiori les meilleurs planteurs de tabac
du monde, doivent vendre la récolte au " barbudo
" (sous-entendu à Fidel et à l'Etat).
Depuis le milieu de la décennie passée, les
Cubains peuvent posséder des dollars et investir dans
de mini-propriétés privées; l'effondrement
du bloc communiste a relativisé le pouvoir de troc
de la canne à sucre. L'économie officielle est
secourue par la monnaie de l'ennemi et la nouvelle diversité
économique (biotechnologie et industrie pharmaceutique),
complétée par une situation géographique
et climatique exceptionnelle devraient permettre au pays de
s'en sortir. Le système éducatif est aussi une
grande réussite du régime; nous avons rencontré
de nombreux cubains connaissant la Belgique, nos langues nationales
et nos villes. Avant la révolution de 1959, 70 % de
la population était analphabète; en 1961, Che
Guevara ferma tous les établissements scolaires pendant
8 mois et envoya 250.000 étudiants à la campagne
pour apprendre à lire et écrire aux paysans.
Le taux d'alphabétisation est maintenant de près
de 95 %; mieux que la France ! Cette campagne favorisa l'intégration
des citadins et des campagnards et aujourd'hui encore, lors
de la récolte de la canne à sucre, l'ensemble
des forces vives du pays est mobilisé pour récolter
le principal viatique de l'économie nationale. On est
pas près de voir Eliane Liekendael récolter
de la betterave
.
Analyse
politique personnelle sur fond de salsa
Cuba est un curieux mélange, de réussite socialiste,
d'esprit patriotique, d'absurdité fonctionnario-marxiste
et de lenteur caraïbéenne
. Certes la pauvreté
est endiguée, l'ordre règne et le pays est stable
mais le Cubain rêve au " miracle capitaliste "
et ouvre des yeux ronds quand vous lui expliquez que les Canadiens
(grands investisseurs sur place) de Bombardier licencient
5000 travailleurs européens sans sourciller. De plus,
une économie fondée sur la monnaie de l'ennemi
et le marché noir n'est pas saine
Mais il est
aussi vrai que Castro, sans culte de la personnalité,
a inculqué une rigueur et une fierté, alliée
au bonheur de vivre, face à l'ennemi superpuissant.
Il a ainsi fait oublier les anciens régimes mafieux
et corrompus d'avant la révolution. Les musées
pullulent, le sport et les disciplines olympiques sont encouragés,
le peuple est éduqué et les soins médicaux
sont gratuits (quand on voit qu'en un an, 10 millions de russes
supplémentaires (soit 60 millions au total) sont passés
en-dessous du seuil de pauvreté, il y a de quoi réfléchir
avant de hurler à la menace communiste). En face de
cela, il manque un " je-ne-sais-quoi " de punch
dans ce régime et cela est dû aux langueurs climatiques
et aux hasards des croisements sanguins sans doute.
Le régime est-il lié à l'existence de
Fidel ? Pour avoir vu le petit Castro de 7 ans hurler "
Adelante Cubanitos (en avant, les petits cubains), Ade-lante
revolucionarios (vous avez compris), patria o muerte (bon,
c'est clair), venceremos (nous vaincrons) " lors d'un
discours adressé à 50 à 80.000 jeunes,
nous pensons que le régime, malgré les balseros
(boat-people) des années 80, est conforté par
des épisodes " à la Elian " et que
la faillite des sociétés de Miami ou de Rio
lui assurent une pérennité.
Le
mythe du " Che "
Après Varadero, La Havane, Pinar del Rio (et son tabac)
et Trinidad (plage, maquis, rhum et canne à sucre),
nous avons fini notre périple par Santa Clara, la ville
mythique du Che et l'occasion de s'interroger sur l'unique
personnage récupéré commercialement par
les Cubains.
Bercés par les mélodies traditionnelles et patriotiques,
confrontés à son image omni-présente,
la personnalité du " Commandante " nous accompagna
tout au long de notre périple.
De la Cueva de Los portales d'où il dirigea l'armée
lors de la crise des missiles en 1962 aux musées de
la révolution en passant par les maquis, nous avons
écouté ses chansons, un grand nombre de verres
à cocktails vides devant nous, et longuement bavardé
avec des Cubains sur une personnalité hors du commun.
Internationaliste convaincu, le " Che " incarne
pourtant, sans tomber dans l'idolâtrie chère
à certains fascistes italiens, une attitude ferme,
droite, désintéressée et indéniablement
anti-impérialiste. Car enfin, où est le crime
de défendre le pauvre et l'opprimé face aux
soudards à la solde des multinationales mafieuses,
cela gêne-t-il quelqu'un lorsqu'un idéaliste
met sa peau au bout de ses idées et part dans la sierra
au lieu de soigner les richissimes douairières de Buenos-
Aires ?
Le Che, son cigare, son sourire et son martyr, incarne le
romantisme révolutionnaire de l'Amérique Latine
! Il s'est battu, est parvenu au firmament d'une société
qu'il voulait idéale, en a conquis les honneurs et
s'en est trouvé mal. D'où sa remise en question
et son départ pour créer " 1000 autres
Viet Nam ". Après une expérience désastreuse
au Congo, il revint en Bolivie où la CIA décida
vite que la fête serait finie.
Il est mort, dans la jungle, abattu après avoir été
traqué et blessé
il aurait pu finir gras
et cancéreux derrière un bureau de ministre
; cet unique choix mérite le respect. Les époques
de la décolonisation et de la croissante hégémonie
mondialiste sont différentes
on redoute de croire
que le " Che " eut été un chaud partisan
d'une société multiraciale que nous abhorrons
mais il convient de replacer les actes dans les contextes
historiques et même si les " affreux " et
autres " OAS " attirent parfois notre sympathie
historique, force est de constater qu'à l'époque,
l'homme avait fait le bon choix et combattu le bon ennemi.
Il y a une différence entre le ministre révolutionnaire
et le politicard Allende prêt à faire de son
pays une plateforme plus communiste qu'anti-impérialiste.
Je serai donc le seul à apprécier le combat
du Che et à déplorer l'acharnement sur Pinochet.
C'est sur cette pirouette verbale que je ferme mon carnet
de vacances et vous invite à visiter l'un des derniers
lieux du monde où " l'american way of life "
n'est pas encore une vertu.
Hasta la Victoria Siempre, Commandante ! Dos mojitos y una
Cuba Libre, por favor !
José
Marti
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