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  DEVENIR 14


EURO 2000 : foot multiracial et commercial


 

Pendant près de quatre semaines, en Juin, l'attention de tout le continent européen, de ses environs immédiats et de ses anciennes colonies s'est focalisée sur huit stades belges et néerlandais. Dans un monde qui fait passer la notion de nation pour ringarde, chacun, même parmi les plus mondialistes, se range fièrement derrière son drapeau national; le Championnat d'Europe des Nations de football peut commencer.

Rappelons d'abord à ceux de nos lecteurs qui exècrent le ballon rond (oui, il y en a !) ou qui, aimant ce sport, ne supportent pas ce genre de déballage médiatique pourri de fric, que tous les 4 ans, les 16 meilleures équipes du continent s'affrontent, après un nombre pléthorique de rencontres éliminatoires. En effet, outre le privilège séculaire accordé (par lui-même) au Royaume-Uni d'être représenté par quatre équipes (Angleterre, Ecosse, Galles et Irlande du Nord) et le déjà ancien rattachement de la Turquie et de Chypre, nations hautement européennes, de petits pays ont saisi l'importance médiatique de ce genre de compétition et désormais le Liechtenstein, les îles Féroé, Saint-Marin et, pour la première fois, Andorre, ont acquis le droit jadis réservé à Malte et au Luxembourg de prendre quelques raclées mémorables (pour les îles anglo-normandes, Gibraltar, les Canaries, l'île de Man et les Shetland, repassez dans quelques années). Ajoutons à cela l'éclatement du bloc soviétique et de la Yougoslavie et nous voici à cinquante prétendants. Pour surcharger la barque, les instances européennes ont rajouté il y a quelque temps, à l'instar d'autres sports, une équipe totalement extra-européenne, Israël, au vague prétexte de différends -autres que sportifs- avec ses voisins géographiques.

Le gratin du football européen, à l'exception notable de la Croatie, de la Russie et de l'Ukraine s'est donc retrouvé en Juin aux Pays-Bas et en Belgique, co-organisateurs du tournoi. Celui-ci est d'un niveau supérieur à la coupe du monde puisque, selon un commentateur plutôt chauve et plutôt chauvin, "il n'y a pas l'Afrique du Sud et l'Arabie Saoudite au premier tour, si vous voyez ce que je veux dire". Avant même le premier coup d'envoi, on nous promettait déjà la finale de rêve, Pays-Bas contre France, et tant pis pour les autres compétiteurs. Plus qu'un match, on nous proposait rien moins qu'un véritable choc des civilisations: Nike contre Adidas, fromages-qui-puent et pleins de bactéries contre fromages aseptisés et caoutchouteux, cigarettes coniques contre litre étoilé, Black-blanc-beur contre Batave-moluquois-surinamien, bref, un vrai choix de démocrate-mondialiste, aussi excitant et insoutenable qu'une élection de président U.S. Choisissez et surtout consommez! Dans les deux cas, c'est le bizness qui gagne! Pas question pour les affaires, en effet, d'y voir briller la Yougoslavie (avec, le comble, un buteur nommé Milosevic !), ni la république Tchèque ou la Roumanie, vaillantes nations footballistiques mais ayant le tort de ne présenter aucun débouché commercial. Et pourtant... à quelques secondes près, l'Italie, équipe nettement plus homogène ethniquement que les deux pré-élus, a failli (après avoir flingué le scénario de finale idéale décrit plus haut, en battant les Pays-Bas en demi-finale) mettre à mal le rêve des marchands de bonheur qui se seraient consolés avec une victoire française. Ce n'est en effet que quatre minutes après la fin du temps réglementaire que la France, battue logiquement 1-0, égalisa pour arracher une prolongation où elle terrassa sans mal des Italiens abattus par ce coup du sort. Sans nier les qualités de leur brillante équipe, indiquons à nos amis italiens que si leurs joueurs passaient moins de temps à se rouler par terre ou à contester systématiquement, l'issue de ce match, comme d'autres grands rendez-vous manqués (coupes du monde 1994 et 1998), aurait pu leur être favorable.

Pour le reste, la compétition ne connut pas de surprises, hormis peut-être la résistance de la petite Slovénie, l'écroulement de la vieillissante Allemagne et de la fébrile Angleterre, et l'élimination prématurée de la Belgique, résultat hélas prévisible dû, entre autres, à la concentration de moyens entre 2 ou 3 clubs riches, à la faiblesse de la formation des jeunes, à l'apathie de certains joueurs trop pressés de partir en vacances, mais aussi à la naturalisation à tour de bras et à la va-vite, depuis quelques années, de pseudo-stars n'ayant rien apporté au football belge. Comme n'apporteront pas grand chose les quelques capricieux qui ne veulent jouer que si leur copain ou leur frangin est invité lui aussi.

Ce championnat d'Europe a connu aussi, hors terrains, la une de l'actualité avec les "incidents" dus aux "hooligans". Guillemets de rigueur car les médias nous annonent quotidiennement , au cas où le bourrage de crâne de ces dernières années n'aurait pas encore été assimilé, que les fauteurs de troubles ne pouvaient être qu'anglais (allemands à la rigueur) et fachos. Pas grand monde ni de gros moyens pour préciser qu'un supporter poignardé à Bruxelles était anglais, et son agresseur... turc. Ou que les incidents de Charleroi ont été montés en épingle par les médias (dame, plus il y'en a, plus ça fait vendre). Rien non plus sur l'incompétence de certaines autorités, laissant le mobilier des terrasses de café en place en feignant de croire que cela ne servirait pas de projectile, ou fustigeant le gouvernement anglais pour "l'envoi" de certains indésirables (bel aveu de porosité des frontières!). Et carrément personne (sinon dans l'émission quotidienne de la RTBF, diffusée bien tardivement) pour dénoncer le plus odieux: la manipulation d'un journaliste qui voulait payer des jeunes pour semer le désordre, lors du fameux avant-match Allemagne-Angleterre de Charleroi. Manque de chance (ou de discernement), il s'est adressé à... un fils de policier, qui s'est empressé de le dénoncer (bon sang ne saurait mentir). Notons une manipulation identique de la part "d'une télévision hollandaise", toujours rapporté dans la même émission, mais dans aucun autre média.

La république des droits de l'homme peut donc fêter ses nouveaux héros et en profiter pour gloser sur les vertus de l'intégration (mais avec des salaires pareils on ne voit pas qui ne s'intégrerait pas), mais déjà se profile à l'horizon, après un aimable entracte nommé Tour de France, l'autre gros morceau d'une année bissextile, les Jeux Olympiques. Même si cette année, les athlètes vont courir, sauter et nager la tête en bas, et avec 12 heures de décalage horaire (bonjour la tête de déterré en arrivant au bureau!), le consommateur moyen, occidental et solvable aura droit, comme tous les quatre ans, à la pitance du peuple de Rome: du pain (rond de préférence avec un petit bout de viande haché et un cornichon) et des Jeux. Pour cette civilisation, ce fut le signal du commencement de la fin. Pour la nôtre, pas encore, puisque je vous donne rendez-vous dans un prochain numéro pour un résumé de cette foire multi-sports planétaire, dégoulinante de sueur, d'humanisme universaliste, et de sodas gazeux.


Edmond BLACADEUR