"
MALBOUFFE ":DEFI DU SIECLE A VENIR ?
"
Nous reconnaissons qu'il existe (avec les OGM) des dangers
potentiels tant pour la santé humaine que pour l'environnement
" (Hartwig de Haen, directeur adjoint de la FAO, organisation
des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation).
Depuis
le 12 août 1999 et le démontage du Mc Donald's
de Millau par les membres du syndicat agricole " Confédération
Paysanne " dirigé par José Bové,
le dossier " malbouffe " a pris une ampleur médiatique
sans précédent. C'est une bonne chose car si
le quatrième pouvoir peut contribuer à améliorer
la qualité de notre alimentation face aux desseins
des grandes multinationales partisanes de l'engraissage de
masse par rapport générateur de profit, il remplit
là, pour une fois, une mission salutaire. Reste la
manière et ses dessous
Le " cas Bové
" fait couler beaucoup d'encre et ce n'est pas fini.
Nos camarades d'Unité Radicale, que nous citerons abondamment
dans ce mini-dossier, ont clairement pris position contre
Bové, qualifié de " collabo du système
". En Belgique, le mouvement pour la NATION le traite
de " faux antimondialiste mais vrai gauchiste ".
Devenir va essayer de faire le tri entre le combat contre
la Malbouffe, le phénomène José Bové
et la nébuleuse qui l'entoure. Essai d'une analyse
détachée, à défaut d'être
objective, dans un dossier particulièrement remuant
!
Pourquoi
un mini-dossier ?
A
l'origine, deux idées principales ont convaincu notre
comité de rédaction de traiter de ce dossier
: d'une part, nous désirions depuis longtemps publier
un dossier général sur ce sujet et, d'autre
part, deux de nos rédacteurs ont assisté le
21 mars dernier à un meeting sur le thème "
Le monde n'est pas une marchandise " tenu à l'initiative
du mouvement ATTAC Bruxelles, organisation proche de l'extrême-gauche,
et dont José Bové était le principal
orateur. Vous trouverez ici le compte-rendu complet de son
intervention. Cette plongée dans l'univers d'en face
nous a aussi permis de relativiser certaines choses et de
jauger la résistance au mondialisme sous un angle que
nous ne fréquentons généralement guère
Entamons ce dossier par un article écrit par
l'un de nos collaborateurs ; il y fait une analyse personnelle
qui ne plaira pas à tous mais qui a le mérite
de positionner clairement le problème.
La
malbouffe, symbole de l'hypocrisie d'une société
marchande
Les
années se succèdent et le système agro-alimentaire
semble être de plus en plus bousculé. Les voix
s'élèvent de plus en plus fortes, de plus en
plus médiatisées. Ce n'est pas sans raison.
Les scandales sont connus du grand public. Poulets et ufs
dioxinés, vaches " folles ", boues des stations
d'épurations dans les nourritures animales, vins et
bières plus chimiques que naturels, empoisonnements
par listériose, bétail nourri à partir
des cadavres décomposés d'autres animaux. On
en passe et des meilleures.
Chercherait-on
à se moquer de ce " bon consommateur " ?
Il est pourtant si docile, si gentil. Il est vrai qu'il est
depuis longtemps bien discipliné. Achetant et mangeant
sans se poser de questions, aveugle devant l'illusion marketing,
coupé de ses racines paysannes, le consommateur est
devenu un rat bien gras dans un fromage infecté.
Mais
c'est le marché qui commande et le prix le plus bas
est le seul aspect qui compte pour un produit. Les géants
de l'agro-alimentaire, les chaînes de distribution,
les supermarchés ou les petits commerçants en
passant par les night-shops sont autant de responsables évidents
de l'offre de cette " malbouffe ".
Les
agriculteurs, eux aussi, sont largement complices de ces pollueurs
de notre alimentation. Ils ont par appât du gain ou
par naïveté participé à cette dérive.
Les efforts de la Politique Agricole Commune (PAC) pour transformer
l'agriculture européenne en copie conforme du modèle
américain ont largement aidé à cette
situation. Aujourd'hui, la Commission européenne souhaiterait
modifier cette déviance, mais les lobbies agro-alimentaires,
les syndicats des gros propriétaires terriens et bien
sûr les gouvernements des États membres ont cassé
toutes volontés de réforme profonde de l'agriculture
européenne.
Le
système dérape, mais les puissants le contrôle
toujours et encore. De toute façon, le peuple ne bouge
plus. Parfois grognon, il reste globalement silencieux du
simple fait qu'il n'a pas de moyen réel de s'exprimer.
La
malbouffe est le problème d'un modèle de société.
Société qui considère les hommes comme
des consommateurs identiques et sans racines (L'Homo Consumans),
des marchandises interchangeables. Les conséquences
sont énormes aux niveaux environnemental, social, économique,
culturel. " Rien ne va plus ! Faites vos jeux ! "
La " convergence des catastrophes " (G. Faye) nous
annonce des années mouvementées.
S'il
existe un symbole de ce mode de consommation alimentaire,
ce sont bien-sûr les fast-food. Ronald Mc Donald, le
clown empoisonneur apparaît comme le symbole de la malbouffe
; son credo est : " vite et mal ".
Aujourd'hui des hommes rejettent à travers un certain
nombre d'actions le monde où règne le sinistre
clown. Le paysan français José Bové est
une figure très médiatisée de cette révolte.
Ce personnage aux bonnes moustaches gauloises est sympathique.
Ses petites phrases aux accents situationnistes font mouche
et sont souvent fort justes. Le combat qu'il mène depuis
trente ans dans le Larzac en fait un militant très
efficace. Prenons donc exemple.
Mais
attention, la malbouffe n'est pas qu'un problème agro-alimentaire.
C'est un problème général de société.
Faire les trois huit ne permet pas de faire convenablement
ses courses, de cuisiner avec attention et de prendre le temps
de manger.
Ce n'est pas en paradant devant les caméras, en lâchant
quelques bons mots, que l'on change de société
. Casser des Mc Do, c'est sympathique mais proposer une solution
alternative c'est mieux. Rappeler quotidiennement à
chacun des nôtres que cette bouffe " c'est de la
merde
" (JP Coffe), c'est tout à fait indispensable
et résolument révolutionnaire.
La
Révolution passe aussi par l'éducation.
Alain
Van Koning
José
Bové à Bruxelles, compte-rendu de la conférence
du 21 mars 1999
Devant
une salle chamarrée et bien remplie, la conférence
commença par une introduction de Jean Flinker, président
d'ATTAC Belgique qui campa les axes principaux de lutte de
l'association (v. aussi le chapitre : Un mot sur le mouvement
ATTAC) et mis principalement l'accent sur le développement
inconsidéré de l'agro-business et la mainmise
des organisations financières internationales sur le
développement des peuples.
Il introduisit Bové en le traitant de " sous-commandant
Marcos de la cause rurale ", tout un programme
Bové
est un bon orateur, calme et charismatique à la fois,
il entama son exposé par un historique des actions
paysannes contre la dégradation de l'élevage
et de l'agriculture suite à la course aux rendements
des trusts agro-alimentaires. 1980 voit la première
action dénonçant l'engraissage des veaux au
moyen d'hormones et un boycott de ce type de viande en France.
Il s'agit de la première remise en cause du productivisme
alimentaire. Le combat va durer 8 ans et donnera lieu, en
1988, à l'interdiction totale du buf aux hormones.
En 1995, dans la foulée de l'Uruguay Round, l'Organisation
Mondiale du Commerce (OMC) est mise sur pied et les USA attaquent
directement les Européens sous prétexte que
l'interdiction de l'importation de buf aux hormones
est une entrave à la libre circulation des marchandises.
Un jugement interne à l'OMC, rendu dans le plus grand
secret, sanctionna la politique européenne et précisa
que l'Europe n'avait pas le droit de prononcer une quelconque
interdiction d'importation; le manque à gagner des
USA fut fixé à 117 millions de dollars à
prélever sur les produits européens. Dans la
liste des produits pénalisés et surtaxés
à 100 % en représailles figurait notamment les
mobylettes, l'électroménager, la moutarde et
le roquefort.
Cette
liste des produits surtaxés constituait une forme d'embargo
en raison de la pénalisation financière exorbitante
pesant, d'une façon plus que paradoxale, sur les consommateurs
du pays du libre-échange. Les producteurs du Sud de
la France se voyaient, sans possibilité d'appel au
vu de l'inexistence de procédure de recours au sein
de l'OMC, pris en otage par la politique mondialiste des Américains.
Plus généralement, en août 1999, il s'avéra
inévitable qu'aucun fléchissement du diktat
de l'OMC n'était envisageable pour les autorités
de l'Union Européenne. La réaction populaire
fut menée par la fédération de l'Aveyron
du syndicat " Confédération Paysanne "
qui démonta le Mc Do de Millau. Cette action médiatique,
menée le 12 août plutôt que le 11, parce
que le 11, c'était l'éclipse
et que les
médias seraient trop occupées, dirigée
par Bové, eut un retentissement international. La suite
est connue, le 17 août tous les protagonistes furent
incarcérés et un mandat fut lancé contre
Bové qui, en vacances, ne put être arrêté
tout de suite. Retrouvant les vieux réflexes de sa
jeunesse trotskiste, il fit en sorte de comparaître
libre en rentrant par le train, changeant sans cesse de convoi,
pisté par les écoutes téléphoniques
de son portable. Il a ensuite été transféré
dans une ferme, enfermé dans un caisson et transporté
en Estafette jusqu'aux portes du tribunal, où il s'est
constitué prisonnier pour se voir signifier sa mise
en examen et son incarcération, le 19 août. Du
beau boulot d'agi-prop, assurément !
Il
attendait cette consécration pénitentiaire depuis
des années. Il allait enfin pouvoir se faire entendre.
Ce fut le début d'actions médiatiques de grande
ampleur. Libéré de prison le 7 septembre après
payement d'une caution de 105.000 FF grâce à
une souscription populaire, il entama le combat, soutenu par
les médias et donc par l'opinion publique, contre l'OMC
via les sommets de Seattle (novembre 1999), Davos (janvier
2000) et plus récemment (juin 2000) de Bruxelles. Si
la mondialisation s'accélère, une certaine résistance
s'organise.
Il
s'agit pour lui de mettre en place un front de résistance
contre la logique de destruction et de marginalisation qui
passe au-dessus des intérêts du peuple. La solidarité
Nord-Sud, notamment via l'affaire du cacao (qui n'est plus
considéré depuis une directive européenne
comme composant unique et indispensable et peut donc être
substitué par des composants chimiques moins chers,
plus nuisibles et surtout non-dépendant des pays du
tiers-monde) doit aussi être développée
et le mouvement citoyen est destiné à conscientiser
les instances européennes avant toute nouvelle soumission
aux ukases de l'OMC. Les cibles sont désignées,
il s'agit des sociétés transnationales (terme
plus adéquat que multinationales) qui " privatisent
le vivant ".
Une
chose est sûre, un premier objectif est atteint ; nul
n'ignore plus les enjeux du problème, l'opinion publique
s'est réveillée et certains Etats doivent reconnaître
qu'ils ont fait fausse route. Les OGM sont refusées
par le monde paysan et un mouvement de recul de certaines
sociétés vis-à-vis des aliments destinés
à notre consommation usuelle.
En
conclusion, Bové citait amusé une réplique
qu'il avait assénée au président de Monsanto
(grand producteur transnational d'OGM) qui lui demandait ce
qu'il pouvait faire suite au refus par le marché européen
de ses produits : " Prenez un bateau et retournez d'où
vous venez !". Nous ne pourrions mieux dire !
José
Bové, paysan ou trotskiste, d'origine bourgeoise,
surfant sur une vague populiste ?
"
Chez lui, tout est calculé, mûri. C'est tout
le contraire d'un impulsif " dit de lui l'un de ses proches.
Nos amis d'Unité Radicale sont totalement opposés
à la personnalité de Bové. Dans deux
documents, lisibles sur leur excellent site (www.unité-radicale.com),
ils attaquent violemment le passé de Bové et
critiquent sa qualité de paysan résistant au
mondialisme. Ce passé de Bové n'est pas secret,
il fut évoqué dans quelques articles de Libération.
L'homme
est un rejeton de la bourgeoisie, ses parents étaient
chercheurs et possèdent une résidence secondaire.
Très jeune, il vit en Californie et fréquente
les écoles américaines. Il suivit ses études
dans les deux langues et se retrouve à 20 ans à
militer contre la guerre du Viêt-nam. C'est un agitateur
politique, issu de la branche non violente et antimilitariste
de mai 68. Le syndicalisme le pousse dans un gauchisme plus
proche de Gandhi que de Guevara (selon ses termes) et en 1974,
il fuit le service militaire et part s'installer sur le plateau
du Larzac.
Il travaille depuis lors en Gaec (Groupement agricole d'exploitation
en commun) créé avec trois autres syndicalistes
sur des terres que convoitaient les militaires au début
des années 70 pour agrandir le camp d'entraînement
de la Cavalerie (Aveyron).
Plus
fort encore, Unité Radicale l'accuse d'avoir obtenu
l'accord des R.G. avant l'action du Mc Do de Millau, de recevoir
des présents du président de l'OMC (reprenant
ainisi une info de Paris-Match) et surtout d'être un
collabo du système et faux résistant au mondialisme
puisqu'il avouait à Paris-Match n'avoir aucune attache
avec la France.
Il
est vrai que si l'action dont Bové est le porte-drapeau
est de toute façon salutaire (et, à titre personnel,
je pense que la majorité des gens suivent le mouvement
pour ses principes et non l'homme, son passé et ses
dérives), la Confédération Paysanne est
un organisation que la mondialisation du commerce effraye
(peut-être plus par peur d'un désastre financier
à court terme pour ses membres qu'au nom d'une violation
des droits des peuples à disposer de leurs ressources)
mais que la mondialisation de l'homme ne rebute pas. Les connexions
avec les organisations antiracistes (Ras l'Front, pour ne
citer que celle-là) sont nombreuses. Etrange paradoxe
que de ne pas craindre qu'un fromage de terroir comme le roquefort,
dont 90% est produit par le plus gros industriel laitier français,
presque une multinationale (Lactalis le roi du camembert pasteurisé
(Président), le lait Lactel etc.), soit mangé
par des individus métissés sans aucune attache
avec ledit terroir. Le politiquement-correct impose ses limites,
même aux paysans.
Le
Parlement européen et les OGM
Si
les OGM font peur et que le sentiment de résistance
à la " Malbouffe " se développe, nos
députés européens s'en foutent. Le 12
avril dernier, faisant fi des principes dits de précaution
et de " pollueur-payeur ", l'assemblée cédait
aux lobbies des OGM et rejetait certains amendements imposés
en commission de l'environnement. Le plus fondamental était
sans conteste celui qui imposait aux producteurs d'OGM d'assumer
la responsabilité civile des dégâts occasionnés
à la santé ou à l'environnement en raison
de ce type de culture. Cette obligation, minimaliste au vu
des nombreuses précautions que se targuent de prendre
les sociétés transnationales agro-alimentaires,
est donc jetée au panier par nos eurodéputés.
En route pour les " Erika " transgéniques.
Des noms ? Frédérique Ries (PRL), Michel Hansenne
(PSC), Willy De Clerq( VLD), Johan Van Hecke (CVP)
Bonnes gens, ne vous en faites pas, après le poulet
à la dioxine, la vache folle, le buf aux hormones,
nos politiques n'ont toujours rien appris.
Un
mot sur le mouvement ATTAC
Il
s'agit d'un mouvement international, résolument orienté
à gauche et proche de La Ligue Communiste Révolutionnaire
d'Alain Krivine en France, visant au contrôle démocratique
des marchés financiers et de leurs institutions. Leurs
objectifs sont louables puisqu'ils visent à stopper
les abus de la mondialisation financière génératrice
d'une seule logique spéculative qui se substitue aux
choix des peuples et au pouvoir des Etats souverains. Pour
étayer cette action, ATTAC soutient que plus de 1800
milliards de dollars vont et viennent chaque jour sur les
marchés des changes à la recherche d'un profit
instantané. L'accroissement des revenus du capital
se fait inévitablement au détriment de ceux
du travail et généralise la précarité
mondiale.
Pour
réagir à cet état de fait, ATTAC s'appuie
sur une proposition d'un économiste américain
(!), James Tobin, de taxer les transactions spéculatives
sur les marchés des devises. Même à un
taux de 0,1 %, la taxe Tobin rapporterait près de 100
milliards de dollars par an et pourrait être utilisée
pour des actions de lutte contre les inégalités,
la promotion de l'éducation et de la santé dans
les pays pauvres, pour la sécurité alimentaire
et le développement durable.
Ces
principes de régulation du libéralisme surpuissant
nous sont éminemment sympathiques même si nous
sommes conscients des importantes divergences idéologiques
qui nous séparent des dirigeants d'ATTAC, notamment
à propos de l'approche identitaire auquel nous subsidions
notre action.
Conclusion
Nous
avons voulu dresser une première esquisse d'un dossier
complexe et vital pour notre avenir. Nous pensons avant tout
que deux choses doivent être soigneusement distinguées
: le combat contre la mondialisation sous toutes ses formes,
et en cela le rôle de Bové ne peut-être
que positif, et la récupération d'une forme
de combat identitaire par le politiquement correct en vue
de désamorcer les effets inattendus d'une contestation
grandissante et, sur ce point, le parcours de Bové
est inquiétant. D'autre part, la lutte contre la mondialisation
et l'uniformisation du consommateur par les sociétés
transnationales forment un tout au centre duquel on retrouve
l'Homme qui, lui aussi, n'est pas une marchandise et doit
pouvoir jouir pleinement de son identité culturelle
propre.
Charles Marly
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