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  DEVENIR 15


LE SOLEIL SE LEVE A L'EST


"En France, les enfants de ma génération n'auront connuque l'Europe d'après la Libération, l'Europe américanisée. Ici, je découvre, mise en hibernation par le stalinisme, l'Europe européenne."
Gabriel Matzneff (L'Archange aux pieds fourchus)

Cet article ne prétend pas couvrir l'ensemble de ce vaste champ d'étude qu'est le nationalisme en Europe centrale et orientale, monde particulièrement complexe, dont l'hétérogénéité a longtemps été masquée par l'appartenance globalisante au "bloc de l'Est". Mais il a pour ambition de réveiller un intérêt pour une partie de l'Europe qui connaît un renouveau formidable des identités, au milieu des ruines encore fumantes du communisme, et qui a été préservée de la plupart des maux qui gangrènent nos sociétés.

Nationalisme, populisme, communisme

Il est un fait qui est souvent oublié ou caché, c´est que le communisme en Europe de l´Est était, et reste, intrinsèquement nationaliste. Les régimes communistes ont tenté de consolider leurs positions en jouant sur la fibre nationaliste des peuples d´Europe orientale.
Il ne faut pas oublier que, malgré des slogans internationalistes, le stalinisme glorifiait la Patrie (l´Empire) soviétique, son armée, ses chefs, ses travailleurs, le sport, les notions d´efforts, de dévouement et de sacrifice. Des films comme Alexandre Nevsky ou Le cuirassé Potemkine en sont des exemples criants.
Bien entendu, derrière le masque de l´amitié et de la solidarité socialiste, se cachait l´expansionnisme grand-russe. Staline n´a pas hésité à déporter de nombreux peuples non-slaves comme les Baltes ou les Caucasiens (Tchétchènes, Ingouches) au seul profit du panslavisme russe. De même, il a en permanence tenté de repousser les frontières : à l´Est (Iles Kouriles), au Sud (Afghanistan) et à l´Ouest avec ses satellites d'Europe centrale. Cet expansionnisme grand-russe offre de nombreuses similitudes avec le pangermanisme du IIIème Reich.
Pour se maintenir au pouvoir, les régimes socialistes, se sont de plus en plus fortement appuyés sur les identités nationales, comme en Roumanie, en Yougoslavie (Slaves du Sud contre le reste du bloc soviétique), ou en Albanie.
Après la chute du communisme et le départ de l´armée rouge, l´Europe de l´Est a connu un nouveau réveil des peuples. La liberté retrouvée après des années de luttes (Pologne, Pays Baltes, Hongrie) où la naissance de nouveaux Etats (Croatie, Slovaquie) a favorisé le renforcement d´un nationalisme fort, généralisé, dont le ciment reste l´antisoviétisme, mais aussi une certaine méfiance vis-à-vis de l´Occident.
Aujourd´hui, l´ensemble des peuples d´Europe de l´Est est nationaliste, sans retenue et sans tabous. Exceptés les Tchèques, les Polonais ou les Serbes, les peuples d´Europe centrale étaient du côté de l´Axe. La Croatie et la Slovaquie ont obtenu leur indépendance avec l´appui du Reich, la Hongrie et les Pays Baltes ont fourni les plus forts contingents de soldats à la SS (proportionnellement à la population de ces pays).
Les partis nationalistes, dans le sens communément employé en Europe de l´Ouest (c´est-à-dire comparables au Front National en France) restent très minoritaires, représentant selon les pays de 10 à 20% de l'électorat. Mais les partis populistes, jouant sur le nationalisme et s´appuyant sur une politique fortement sociale, sont beaucoup plus puissants, avec par exemple, Solidarnosc en Pologne, le HZDS en Slovaquie (1er parti en terme d´intentions de vote), le HDZ en Croatie, ou le MIEP en Hongrie (au pouvoir).
La rue est encore plus nationaliste que ses leaders. L´antiaméricanisme y est souvent fort, même s´il est en régression sous la pression "culturelle" (le plus fort taux de Mc Donald´s au kilomètre carré en Europe est à Budapest) et politique américaine, particulièrement chez les trois nouveaux membres de l´OTAN (Pologne, Hongrie, République tchèque).
Le racisme est fortement présent en Europe de l´Est et demeure un des premiers points de friction avec l´Union Européenne qui recourt souvent à la menace (en repoussant une hypothétique adhésion) pour tenter de combattre la haine raciale (particulièrement orientée à l´encontre des communautés tsiganes). Les skinheads sont omniprésents dans les rues d´Europe centrale et la police est souvent accusée de laxisme, voire de complicité. Il faut souligner qu´il existe deux formes de skinheads. Les jeunes, le plus souvent adolescents, que l´on retrouve dans les stades ou dans les cités populaires, mais aussi des hommes de mains utilisés par les différentes maffias et par conséquence à l´abri de toutes poursuites policières.

Le péril capitaliste et américain - La difficulté du non alignement

Après la transition, certains gouvernements attirés par des promesses de croissance rapide, d'investissements massifs et d'intégration au sein de l'OTAN et de l'Union Européenne, se sont vendus corps et âme à l'Occident (République tchèque, Pologne, Hongrie). D'autres ont tenté de réorienter leur axe géopolitique dans une direction de neutralité.
En Slovaquie, une théorie de positionnement intermédiaire dite "terciériste"(1) avait été développée par les membres du HZDS, le parti du populiste Vladimir Meciar, (un ancien boxeur), sur le modèle de la France du général De Gaulle. La volonté d'entretenir de bonnes relations avec ses voisins occidentaux, particulièrement avec l'Union Européenne et ses voisins orientaux s'est exprimée par cette stratégie originale dite du "pont entre l'Occident et la Russie".
Cette politique de troisième voie était alors renforcée par la proximité de la Russie et de l'Ukraine. Le début du décollage russe en 1997 (qui connut pour la première fois un taux de croissance positif de 0,8%) semblait confirmer la justesse de cette orientation.
Le "terciérisme" de Meçiar lui attira bien évidemment le courroux occidental (surtout américain) qui conduisit à sa défaite. Le nouveau gouvernement, issu d'une coalition d'innombrables micro-partis soutenus à grands frais par les Etats-Unis affiche aujourd'hui nettement ses convictions européennes et"atlantistes", et est revenu sur la politique d'indépendance économique.
De même, en Croatie, l'ancien président Tudjman (2) en conflit avec les Américains avait déclaré (devant l'académie militaire) que l'OTAN n'était pas la seule solution stratégique envisageable et que la Russie demeurait un géant militaire et restait une solution alternative. Aux élections suivantes, l'opposition "démocratique", soutenue par l'Ouest, remportait le scrutin.
Rappelons également la situation équivalente de la Serbie, qui a payé au prix le plus fort son refus de se soumettre.

Les conséquences du passage au capitalisme

Les conséquences économiques de la transition ont transformé en profondeur l'environnement politique et culturel. La libéralisation de l'économie, les privatisations, l'afflux massif de capitaux étrangers, la création de bourses de titres, la convertibilité des monnaies, et la restructuration de l'économie ont attiré une foule aux intérêts variés.
Derrière les mirages et les promesses, les effets secondaires de la transition sont vites apparus au grand jour.
Une perte d'indépendance plus ou moins marquée selon la situation des pays a suivi la transition.
Par des investissements directs massifs, des pans entiers des économies des Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) ont été repris par des occidentaux. L'économie hongroise, par exemple, est presque totalement aux mains d'intérêts étrangers. Attirés par d'importants avantages fiscaux, accordés en échange de créations d'emplois, les capitaux sont arrivés massivement. Mais les fruits sont maigres pour les économies nationales puisque les entreprises pratiquent systématiquement le "décollage", pratique qui consiste à présenter un résultat financier proche de zéro, les bénéfices étant rapatriés sous diverses formes dans les pays d'origine.

Les firmes occidentales ont aujourd'hui une influence déterminante sur les nouveaux régimes. L'état de faiblesse dans lequel se trouvent les gouvernements des pays en transition les rend particulièrement dépendant des multinationales occidentales qui négocient au mieux de leurs intérêts leurs capitaux. Devant la compétition que se livrent les différents Etats en vue d'attirer quelques investissements nécessaires pour moderniser leurs économies, et créer des emplois souvent rares du fait des restructurations inévitables, les compagnies occidentales possèdent une arme inestimable. Lorsque l'on sait que l'usine de Volkswagen en Slovaquie ou celle de Renault en Slovénie représentent à elles seules 20% des exportations du pays, que certaines régions isolées (Est de la Hongrie, de la Slovaquie où il n'est pas rare de trouver des taux de chômage de 30 à 40%) n'ont qu'un seul employeur, on comprend que les firmes capitalistes sont en position de force.

Alors, bien entendu, les gouvernements acceptent de céder à toutes leurs revendications: exemptions fiscales, concurrence plus ou moins respectée, lois votées sur mesure (3) , …
Pour les pays candidats à l'adhésion européenne, la dépendance est encore plus grande. Les Etats européens négociant leur soutien en échange d'avantages commerciaux.
Le passage brutal à l'économie de marché, outre des conséquences sociales dramatiques, a entraîné une criminalisation de l'économie. Dans tous les PECO (à l'exception de la Croatie et de la Slovénie), le racket, le plus souvent organisé par les Ukrainiens, les Russes ou les Albanais est généralisé. Pas une entreprise ne peut y échapper (même les firmes occidentales).
La corruption est également généralisée et touche tous les échelons de la société.

Les Etats-Unis ou la politique de la fragilisation

Pour l'Amérique, l'enjeu politique principal est l'Eurasie. La primauté globale de l'Amérique dépend de sa capacité à y maintenir sa prépondérance "Zbigniew Brzezinski (géopolitologue du pentagone), Le Grand Echiquier".

Isoler la Russie

o De la Yougoslavie: les tranches de l'aide du FMI à Moscou avaient été reportées de plusieurs mois lors de la guerre du Kosovo pour pousser les Russes à abandonner leur soutien inconditionnel à leur allié orthodoxe historique.

o De l'Ukraine : République de près de 50 millions d'habitants, grenier à blé, puissance industrielle et militaire disposant d'un accès à la Mer Noire, l'Ukraine intéresse particulièrement les Etats-Unis qui militent pour leur adhésion à l'OTAN, et en ont fait le troisième plus important bénéficiaire de leur aide après Israël et l'Egypte.

o Du pétrole caucasien (guerre en Tchétchénie).

o Créer une zone d'instabilité permanente dans les Balkans
Le soutien inconditionnel à la Bosnie-Herzégovine depuis le début de la guerre, puis, aujourd'hui, aux projets de"Grande Albanie"s'explique par la volonté de créer un pôle instable au sein de l'Europe. Une zone d'influence s'appuyant sur la Turquie (quatrième bénéficiaire de l'aide américaine), allié inconditionnel des Etats-Unis dans la région (amitié illustrée par l'arrestation du leader kurde Abdulaï Ocalan par une coopération de la CIA et du Mossad).
En favorisant le morcellement de la Yougoslavie en petites entités non viables, les Américains créent enfin les conditions d'une instabilité permanente qui ne manquera pas d'embarrasser les Européens et de rendre encore plus nécessaire la présence de l'OTAN, qui se pose en force dans une des principales zones de convoitise du XXIème siècle, le pourtour de la mer Caspienne dont les gisements de pétrole sont comparables à ceux du Proche Orient.
Le mur de l'OTAN va remplacer le rideau de fer. Les Etats-Unis, puissance maritime craignant avant tout l'émergence d'un bloc continental, veulent à tous prix éviter l'émergence de l'Eurasie.

L'espoir russe

Les réformes économiques plus ou moins rapides selon la voie choisie, ont toutes été douloureuses dans les pays de l'Est. Tous les pays en transition ont d'abord traversé une phase d'appauvrissement. Le chômage, l'abandon de nombreux programmes sociaux, la dégradation du système de santé, la criminalisation d'une partie de l'économie, l'augmentation massive du coût de la vie, sont autant de manifestations des politiques de rigueur mises en œuvre pour créer ex-nihilo les caractéristiques d'une économie de marché. C'est seulement en 1996 (soit 7 ans après l'effondrement du système communiste) que les pays dont les réformes étaient les plus avancées ont pu retrouver leur niveau de 1989.
Aujourd'hui des pays comme la Hongrie, la Pologne, la Slovénie, la République Tchèque, la Slovaquie ou l'Estonie possèdent des économies assainies qui ont franchi le cap le plus douloureux des réformes. Même si une importante partie de la population reste dans une situation difficile, le minimum est assuré pour éviter tout retour en arrière. Au contraire, les Républiques de l'ex-URSS (Russie, Biélorussie, Ukraine, soit près de 210 millions d'Européens) sont toujours englués dans la phase de récession.

Une dégradation du niveau de vie s'est manifestée dans l'ensemble de ces pays. Avec la libéralisation de l'économie et les politiques de rigueur qui ont été plus ou moins rapidement mises en place après la faillite du système communiste, sont apparus de nouveaux maux. Par exemple, depuis le lancement des réformes en Russie en 1992 le taux de mortalité a été multiplié par 1,5, soit 4,2 millions de morts supplémentaires chaque année (en Ukraine +39%, en Biélorussie +34%, en Moldavie +26%), en 1996 il y avait 2,6 millions d'avortements pour 1,3 millions de naissances, une femme sur trois en âge de procréer meurt des suites d'un avortement, la consommation individuelle est retombée au niveau des années 60, la consommation des ménages en viande, lait, œufs, huiles a chuté de 30 à 40%, la production industrielle a été divisée par 2. La Douma avait d'ailleurs nommé une commission examinant la possibilité de destituer l'ancien président Yelstine sous le chef d'accusation de"génocide contre le peuple russe ".
Cette situation économique désastreuse, bien pire qu'à l'époque communiste pour la plupart des Russes, Biélorusses ou Ukrainiens, et la politique d'humiliation exercée par l'Occident forment une solide base pour un renversement salvateur de la situation. L'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, ancien responsable du KGB, incorruptible, nostalgique de la grandeur passée de la Russie, qui a décidé de rendre la fierté à son peuple, pourrait changer bien des choses. Il a d'abord écrasé dans le sang le soulèvement islamique tchétchène, il tente actuellement de redorer le blason des fondements mêmes de la société russe en remettant à l'honneur l'Orthodoxie (Poutine est le premier à avoir redonné une certaine autorité morale à l'Eglise orthodoxe) et l'armée. Tous ceux qui ont eu l'occasion de regarder des émissions de la télévision russe ont dû être surpris du nombre de clips, de publicités ou de reportages apologétiques sur l'armée russe.
Enfin, géopolitiquement Poutine esquisse un arc Russo-sino-Indien qui pourrait faire face à la puissance américaine et à ses valets européens.


Conclusion

Quel formidable défi pour le troisième millénaire pourrait être la construction d'une puissance européenne couvrant l'ensemble du continent eurasiatique, d'un Imperium capable de faire face à l'hégémonie de la super puissance américaine. L'Europe de l'Atlantique à l'Oural, de Dublin à Vladivostock, qui a longtemps été considérée comme une utopie est aujourd'hui à portée de mains et pourrait prendre chair. Cette chance historique ne doit pas être sacrifiée.
Si les jeunes Etats d'Europe centrale et orientale revendiquent et ont besoin d'exprimer leurs spécificités si longtemps étouffées, ils ne doivent pourtant pas oublier que s'il faut se distinguer pour"être", il faut s'unir pour"être plus".
L'Union Européenne doit à tout prix prendre ses distances avec la politique des Etats-Unis, dont l'intérêt est de prévenir la construction d'une puissance eurasiatique en gestation, par la fragilisation et la multiplication des zones de tension en son sein.
Il est donc vital pour l'Europe de se démarquer, en reniant notamment la politique d'humiliation systématique de la Russie, dont l'unique conséquence est de distendre les faibles liens qui l'attachent encore à l'Ouest. L'Europe de l'Ouest doit s'engager pleinement, mettre tout son poids et toute son énergie, à forger des chaînes d'acier qui l'amarreraient définitivement au monde russophone.
Chacun de nous se doit d'être un héraut de cet Empirium eurosibérien. C'est aujourd'hui ou jamais que nous devons nous ranger aux côtés de ces peuples, de nos frères, que l'on veut mettre à genoux, à un moment tragique de leur histoire, dans cette espace que l'Occident veut transformer en colonie américaine.

Jaroslav VOJAK


(1) C'est-à-dire basée sur une troisième voie de développement économique entre libéralisme et interventionnisme, et une troisième voie géopolitique entre l'Occident et la CEI.

(2) Le président Tudjman était un homme de paradoxe. Plus jeune général de l'armée yougoslave, dominée par les Serbes, alors qu'il était croate, fervent communiste devenu ardent nationaliste rendant les honneurs au gouvernement pro-nazi d'Ante Pavelic . Pro-américain lors de la guerre d'indépendance, pro-russe ensuite…

(3) Par exemple en Croatie, un groupe automobile européen a fait repousser d'un an la loi qui devait être votée sur les normes de pollution afin de vendre ses derniers modèles polluants invendables partout ailleurs en Europe. En Ukraine, le groupe Suzuki a ouvert une usine avec un investissement considérable en échange de quoi il a fait voter des surtaxes à l'importation pour tous les autres véhicules des marques