LE
SOLEIL SE LEVE A L'EST
"En
France, les enfants de ma génération n'auront
connuque l'Europe d'après la Libération, l'Europe
américanisée. Ici, je découvre, mise
en hibernation par le stalinisme, l'Europe européenne."
Gabriel Matzneff (L'Archange aux pieds fourchus)
Cet
article ne prétend pas couvrir l'ensemble de ce vaste
champ d'étude qu'est le nationalisme en Europe centrale
et orientale, monde particulièrement complexe, dont
l'hétérogénéité a longtemps
été masquée par l'appartenance globalisante
au "bloc de l'Est". Mais il a pour ambition de réveiller
un intérêt pour une partie de l'Europe qui connaît
un renouveau formidable des identités, au milieu des
ruines encore fumantes du communisme, et qui a été
préservée de la plupart des maux qui gangrènent
nos sociétés.
Nationalisme,
populisme, communisme
Il
est un fait qui est souvent oublié ou caché,
c´est que le communisme en Europe de l´Est était,
et reste, intrinsèquement nationaliste. Les régimes
communistes ont tenté de consolider leurs positions
en jouant sur la fibre nationaliste des peuples d´Europe
orientale.
Il ne faut pas oublier que, malgré des slogans internationalistes,
le stalinisme glorifiait la Patrie (l´Empire) soviétique,
son armée, ses chefs, ses travailleurs, le sport, les
notions d´efforts, de dévouement et de sacrifice.
Des films comme Alexandre Nevsky ou Le cuirassé Potemkine
en sont des exemples criants.
Bien entendu, derrière le masque de l´amitié
et de la solidarité socialiste, se cachait l´expansionnisme
grand-russe. Staline n´a pas hésité à
déporter de nombreux peuples non-slaves comme les Baltes
ou les Caucasiens (Tchétchènes, Ingouches) au
seul profit du panslavisme russe. De même, il a en permanence
tenté de repousser les frontières : à
l´Est (Iles Kouriles), au Sud (Afghanistan) et à
l´Ouest avec ses satellites d'Europe centrale. Cet expansionnisme
grand-russe offre de nombreuses similitudes avec le pangermanisme
du IIIème Reich.
Pour se maintenir au pouvoir, les régimes socialistes,
se sont de plus en plus fortement appuyés sur les identités
nationales, comme en Roumanie, en Yougoslavie (Slaves du Sud
contre le reste du bloc soviétique), ou en Albanie.
Après la chute du communisme et le départ de
l´armée rouge, l´Europe de l´Est
a connu un nouveau réveil des peuples. La liberté
retrouvée après des années de luttes
(Pologne, Pays Baltes, Hongrie) où la naissance de
nouveaux Etats (Croatie, Slovaquie) a favorisé le renforcement
d´un nationalisme fort, généralisé,
dont le ciment reste l´antisoviétisme, mais aussi
une certaine méfiance vis-à-vis de l´Occident.
Aujourd´hui, l´ensemble des peuples d´Europe
de l´Est est nationaliste, sans retenue et sans tabous.
Exceptés les Tchèques, les Polonais ou les Serbes,
les peuples d´Europe centrale étaient du côté
de l´Axe. La Croatie et la Slovaquie ont obtenu leur
indépendance avec l´appui du Reich, la Hongrie
et les Pays Baltes ont fourni les plus forts contingents de
soldats à la SS (proportionnellement à la population
de ces pays).
Les partis nationalistes, dans le sens communément
employé en Europe de l´Ouest (c´est-à-dire
comparables au Front National en France) restent très
minoritaires, représentant selon les pays de 10 à
20% de l'électorat. Mais les partis populistes, jouant
sur le nationalisme et s´appuyant sur une politique
fortement sociale, sont beaucoup plus puissants, avec par
exemple, Solidarnosc en Pologne, le HZDS en Slovaquie (1er
parti en terme d´intentions de vote), le HDZ en Croatie,
ou le MIEP en Hongrie (au pouvoir).
La rue est encore plus nationaliste que ses leaders. L´antiaméricanisme
y est souvent fort, même s´il est en régression
sous la pression "culturelle" (le plus fort taux
de Mc Donald´s au kilomètre carré en Europe
est à Budapest) et politique américaine, particulièrement
chez les trois nouveaux membres de l´OTAN (Pologne,
Hongrie, République tchèque).
Le racisme est fortement présent en Europe de l´Est
et demeure un des premiers points de friction avec l´Union
Européenne qui recourt souvent à la menace (en
repoussant une hypothétique adhésion) pour tenter
de combattre la haine raciale (particulièrement orientée
à l´encontre des communautés tsiganes).
Les skinheads sont omniprésents dans les rues d´Europe
centrale et la police est souvent accusée de laxisme,
voire de complicité. Il faut souligner qu´il
existe deux formes de skinheads. Les jeunes, le plus souvent
adolescents, que l´on retrouve dans les stades ou dans
les cités populaires, mais aussi des hommes de mains
utilisés par les différentes maffias et par
conséquence à l´abri de toutes poursuites
policières.
Le
péril capitaliste et américain - La difficulté
du non alignement
Après
la transition, certains gouvernements attirés par des
promesses de croissance rapide, d'investissements massifs
et d'intégration au sein de l'OTAN et de l'Union Européenne,
se sont vendus corps et âme à l'Occident (République
tchèque, Pologne, Hongrie). D'autres ont tenté
de réorienter leur axe géopolitique dans une
direction de neutralité.
En Slovaquie, une théorie de positionnement intermédiaire
dite "terciériste"(1) avait été
développée par les membres du HZDS, le parti
du populiste Vladimir Meciar, (un ancien boxeur), sur le modèle
de la France du général De Gaulle. La volonté
d'entretenir de bonnes relations avec ses voisins occidentaux,
particulièrement avec l'Union Européenne et
ses voisins orientaux s'est exprimée par cette stratégie
originale dite du "pont entre l'Occident et la Russie".
Cette politique de troisième voie était alors
renforcée par la proximité de la Russie et de
l'Ukraine. Le début du décollage russe en 1997
(qui connut pour la première fois un taux de croissance
positif de 0,8%) semblait confirmer la justesse de cette orientation.
Le "terciérisme" de Meçiar lui attira
bien évidemment le courroux occidental (surtout américain)
qui conduisit à sa défaite. Le nouveau gouvernement,
issu d'une coalition d'innombrables micro-partis soutenus
à grands frais par les Etats-Unis affiche aujourd'hui
nettement ses convictions européennes et"atlantistes",
et est revenu sur la politique d'indépendance économique.
De même, en Croatie, l'ancien président Tudjman
(2) en conflit avec les Américains avait déclaré
(devant l'académie militaire) que l'OTAN n'était
pas la seule solution stratégique envisageable et que
la Russie demeurait un géant militaire et restait une
solution alternative. Aux élections suivantes, l'opposition
"démocratique", soutenue par l'Ouest, remportait
le scrutin.
Rappelons également la situation équivalente
de la Serbie, qui a payé au prix le plus fort son refus
de se soumettre.
Les
conséquences du passage au capitalisme
Les
conséquences économiques de la transition ont
transformé en profondeur l'environnement politique
et culturel. La libéralisation de l'économie,
les privatisations, l'afflux massif de capitaux étrangers,
la création de bourses de titres, la convertibilité
des monnaies, et la restructuration de l'économie ont
attiré une foule aux intérêts variés.
Derrière les mirages et les promesses, les effets secondaires
de la transition sont vites apparus au grand jour.
Une perte d'indépendance plus ou moins marquée
selon la situation des pays a suivi la transition.
Par des investissements directs massifs, des pans entiers
des économies des Pays d'Europe Centrale et Orientale
(PECO) ont été repris par des occidentaux. L'économie
hongroise, par exemple, est presque totalement aux mains d'intérêts
étrangers. Attirés par d'importants avantages
fiscaux, accordés en échange de créations
d'emplois, les capitaux sont arrivés massivement. Mais
les fruits sont maigres pour les économies nationales
puisque les entreprises pratiquent systématiquement
le "décollage", pratique qui consiste à
présenter un résultat financier proche de zéro,
les bénéfices étant rapatriés
sous diverses formes dans les pays d'origine.
Les
firmes occidentales ont aujourd'hui une influence déterminante
sur les nouveaux régimes. L'état de faiblesse
dans lequel se trouvent les gouvernements des pays en transition
les rend particulièrement dépendant des multinationales
occidentales qui négocient au mieux de leurs intérêts
leurs capitaux. Devant la compétition que se livrent
les différents Etats en vue d'attirer quelques investissements
nécessaires pour moderniser leurs économies,
et créer des emplois souvent rares du fait des restructurations
inévitables, les compagnies occidentales possèdent
une arme inestimable. Lorsque l'on sait que l'usine de Volkswagen
en Slovaquie ou celle de Renault en Slovénie représentent
à elles seules 20% des exportations du pays, que certaines
régions isolées (Est de la Hongrie, de la Slovaquie
où il n'est pas rare de trouver des taux de chômage
de 30 à 40%) n'ont qu'un seul employeur, on comprend
que les firmes capitalistes sont en position de force.
Alors,
bien entendu, les gouvernements acceptent de céder
à toutes leurs revendications: exemptions fiscales,
concurrence plus ou moins respectée, lois votées
sur mesure (3) ,
Pour les pays candidats à l'adhésion européenne,
la dépendance est encore plus grande. Les Etats européens
négociant leur soutien en échange d'avantages
commerciaux.
Le passage brutal à l'économie de marché,
outre des conséquences sociales dramatiques, a entraîné
une criminalisation de l'économie. Dans tous les PECO
(à l'exception de la Croatie et de la Slovénie),
le racket, le plus souvent organisé par les Ukrainiens,
les Russes ou les Albanais est généralisé.
Pas une entreprise ne peut y échapper (même les
firmes occidentales).
La corruption est également généralisée
et touche tous les échelons de la société.
Les
Etats-Unis ou la politique de la fragilisation
Pour
l'Amérique, l'enjeu politique principal est l'Eurasie.
La primauté globale de l'Amérique dépend
de sa capacité à y maintenir sa prépondérance
"Zbigniew Brzezinski (géopolitologue du pentagone),
Le Grand Echiquier".
Isoler
la Russie
o
De la Yougoslavie: les tranches de l'aide du FMI à
Moscou avaient été reportées de plusieurs
mois lors de la guerre du Kosovo pour pousser les Russes à
abandonner leur soutien inconditionnel à leur allié
orthodoxe historique.
o
De l'Ukraine : République de près de 50 millions
d'habitants, grenier à blé, puissance industrielle
et militaire disposant d'un accès à la Mer Noire,
l'Ukraine intéresse particulièrement les Etats-Unis
qui militent pour leur adhésion à l'OTAN, et
en ont fait le troisième plus important bénéficiaire
de leur aide après Israël et l'Egypte.
o
Du pétrole caucasien (guerre en Tchétchénie).
o
Créer une zone d'instabilité permanente dans
les Balkans
Le soutien inconditionnel à la Bosnie-Herzégovine
depuis le début de la guerre, puis, aujourd'hui, aux
projets de"Grande Albanie"s'explique par la volonté
de créer un pôle instable au sein de l'Europe.
Une zone d'influence s'appuyant sur la Turquie (quatrième
bénéficiaire de l'aide américaine), allié
inconditionnel des Etats-Unis dans la région (amitié
illustrée par l'arrestation du leader kurde Abdulaï
Ocalan par une coopération de la CIA et du Mossad).
En favorisant le morcellement de la Yougoslavie en petites
entités non viables, les Américains créent
enfin les conditions d'une instabilité permanente qui
ne manquera pas d'embarrasser les Européens et de rendre
encore plus nécessaire la présence de l'OTAN,
qui se pose en force dans une des principales zones de convoitise
du XXIème siècle, le pourtour de la mer Caspienne
dont les gisements de pétrole sont comparables à
ceux du Proche Orient.
Le mur de l'OTAN va remplacer le rideau de fer. Les Etats-Unis,
puissance maritime craignant avant tout l'émergence
d'un bloc continental, veulent à tous prix éviter
l'émergence de l'Eurasie.
L'espoir
russe
Les
réformes économiques plus ou moins rapides selon
la voie choisie, ont toutes été douloureuses
dans les pays de l'Est. Tous les pays en transition ont d'abord
traversé une phase d'appauvrissement. Le chômage,
l'abandon de nombreux programmes sociaux, la dégradation
du système de santé, la criminalisation d'une
partie de l'économie, l'augmentation massive du coût
de la vie, sont autant de manifestations des politiques de
rigueur mises en uvre pour créer ex-nihilo les
caractéristiques d'une économie de marché.
C'est seulement en 1996 (soit 7 ans après l'effondrement
du système communiste) que les pays dont les réformes
étaient les plus avancées ont pu retrouver leur
niveau de 1989.
Aujourd'hui des pays comme la Hongrie, la Pologne, la Slovénie,
la République Tchèque, la Slovaquie ou l'Estonie
possèdent des économies assainies qui ont franchi
le cap le plus douloureux des réformes. Même
si une importante partie de la population reste dans une situation
difficile, le minimum est assuré pour éviter
tout retour en arrière. Au contraire, les Républiques
de l'ex-URSS (Russie, Biélorussie, Ukraine, soit près
de 210 millions d'Européens) sont toujours englués
dans la phase de récession.
Une
dégradation du niveau de vie s'est manifestée
dans l'ensemble de ces pays. Avec la libéralisation
de l'économie et les politiques de rigueur qui ont
été plus ou moins rapidement mises en place
après la faillite du système communiste, sont
apparus de nouveaux maux. Par exemple, depuis le lancement
des réformes en Russie en 1992 le taux de mortalité
a été multiplié par 1,5, soit 4,2 millions
de morts supplémentaires chaque année (en Ukraine
+39%, en Biélorussie +34%, en Moldavie +26%), en 1996
il y avait 2,6 millions d'avortements pour 1,3 millions de
naissances, une femme sur trois en âge de procréer
meurt des suites d'un avortement, la consommation individuelle
est retombée au niveau des années 60, la consommation
des ménages en viande, lait, ufs, huiles a chuté
de 30 à 40%, la production industrielle a été
divisée par 2. La Douma avait d'ailleurs nommé
une commission examinant la possibilité de destituer
l'ancien président Yelstine sous le chef d'accusation
de"génocide contre le peuple russe ".
Cette situation économique désastreuse, bien
pire qu'à l'époque communiste pour la plupart
des Russes, Biélorusses ou Ukrainiens, et la politique
d'humiliation exercée par l'Occident forment une solide
base pour un renversement salvateur de la situation. L'arrivée
au pouvoir de Vladimir Poutine, ancien responsable du KGB,
incorruptible, nostalgique de la grandeur passée de
la Russie, qui a décidé de rendre la fierté
à son peuple, pourrait changer bien des choses. Il
a d'abord écrasé dans le sang le soulèvement
islamique tchétchène, il tente actuellement
de redorer le blason des fondements mêmes de la société
russe en remettant à l'honneur l'Orthodoxie (Poutine
est le premier à avoir redonné une certaine
autorité morale à l'Eglise orthodoxe) et l'armée.
Tous ceux qui ont eu l'occasion de regarder des émissions
de la télévision russe ont dû être
surpris du nombre de clips, de publicités ou de reportages
apologétiques sur l'armée russe.
Enfin, géopolitiquement Poutine esquisse un arc Russo-sino-Indien
qui pourrait faire face à la puissance américaine
et à ses valets européens.
Conclusion
Quel
formidable défi pour le troisième millénaire
pourrait être la construction d'une puissance européenne
couvrant l'ensemble du continent eurasiatique, d'un Imperium
capable de faire face à l'hégémonie de
la super puissance américaine. L'Europe de l'Atlantique
à l'Oural, de Dublin à Vladivostock, qui a longtemps
été considérée comme une utopie
est aujourd'hui à portée de mains et pourrait
prendre chair. Cette chance historique ne doit pas être
sacrifiée.
Si les jeunes Etats d'Europe centrale et orientale revendiquent
et ont besoin d'exprimer leurs spécificités
si longtemps étouffées, ils ne doivent pourtant
pas oublier que s'il faut se distinguer pour"être",
il faut s'unir pour"être plus".
L'Union Européenne doit à tout prix prendre
ses distances avec la politique des Etats-Unis, dont l'intérêt
est de prévenir la construction d'une puissance eurasiatique
en gestation, par la fragilisation et la multiplication des
zones de tension en son sein.
Il est donc vital pour l'Europe de se démarquer, en
reniant notamment la politique d'humiliation systématique
de la Russie, dont l'unique conséquence est de distendre
les faibles liens qui l'attachent encore à l'Ouest.
L'Europe de l'Ouest doit s'engager pleinement, mettre tout
son poids et toute son énergie, à forger des
chaînes d'acier qui l'amarreraient définitivement
au monde russophone.
Chacun de nous se doit d'être un héraut de cet
Empirium eurosibérien. C'est aujourd'hui ou jamais
que nous devons nous ranger aux côtés de ces
peuples, de nos frères, que l'on veut mettre à
genoux, à un moment tragique de leur histoire, dans
cette espace que l'Occident veut transformer en colonie américaine.
Jaroslav
VOJAK
(1) C'est-à-dire basée sur une troisième
voie de développement économique entre libéralisme
et interventionnisme, et une troisième voie géopolitique
entre l'Occident et la CEI.
(2)
Le président Tudjman était un homme de paradoxe.
Plus jeune général de l'armée yougoslave,
dominée par les Serbes, alors qu'il était croate,
fervent communiste devenu ardent nationaliste rendant les
honneurs au gouvernement pro-nazi d'Ante Pavelic . Pro-américain
lors de la guerre d'indépendance, pro-russe ensuite
(3)
Par exemple en Croatie, un groupe automobile européen
a fait repousser d'un an la loi qui devait être votée
sur les normes de pollution afin de vendre ses derniers modèles
polluants invendables partout ailleurs en Europe. En Ukraine,
le groupe Suzuki a ouvert une usine avec un investissement
considérable en échange de quoi il a fait voter
des surtaxes à l'importation pour tous les autres véhicules
des marques
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