Mai,
résurrection des forces vitales
Le
mois de mai dans nos plus lointaines traditions indo-européennes
comme dans notre folklore d'aujourd'hui qui les perpétue est
le moment symbolique de la victoire du printemps sur l'hiver.
Les derniers affrontements entre forces lumineuses, ouraniennes
et forces obscures ont lieu, mais l'issue ne semble déjà plus
faire de doute : le cycle du printemps, qui commence au mois
de février, notamment avec les prémices des carnavals, entre
dans sa phase terminale. Héros, chevaliers, saints ou divinités
solaires triomphent des dragons, loups et serpents qui retenaient
la lumière et incarnaient l'hiver. Cette victoire du printemps
signifie règne du vert, épanouissement de la végétation, fertilité
agricole. Nos traditions bruissent de cet événement cosmique.
Fête
de Lug et Nuit de Walpurgis
Depuis
trois millénaires, la Belgique est un territoire où s'entremêlent
peuples celtiques et germaniques. Des peuples de même substrat
ethno-culturel ou anthropo-culturel. Il en va ainsi d'une
bonne partie de l'Europe même si cette réalité, autrefois
intuitive, évidente, est désormais aussi inconnue de la population
que les fondements religieux des traditions du Botswana. De
cette tessiture homogène, le folklore se ressent. Le 1er mai
chez les Celtes revêt une grande importance : c'est la fête
de Lug, l'Apollon celte, la fête dite de Beltaine. Date propice
aux grandes rencontres druidiques, elle voyait l'allumage
de grands feux. D'où le nom de Beltaine (feu de Bel). Encore
aujourd'hui, au sommet des collines de certaines régions du
Royaume-Uni, on allume des feux. Ils ont le pouvoir, disent
les anciens, de préserver hommes et bêtes contre les épidémies
et renforcent les armées de la lumière dans leur lutte contre
l'hiver. Célébrer Lug, dieu solaire, un 1er mai, c'est anticiper
en quelque sorte sur la grande période lumineuse de l'été
et ce mois d'août où la divinité celtique, lors de Lugnasad,
sera saluée en grandes pompes. Chez les Germains christianisés
et dans les territoires imprégnés de traditions germaniques,
la nuit du 30 avril au 1er mai était patronnée par Sainte
Walpurge (d'où nuit des Walpurgis, particulièrement aimée
des auteurs de fantastique et d'horreur), du nom d'une missionnaire
anglaise du VIIIè siècle de notre ère. Elle était la nuit
maléfique par excellence où démons et sorcières se livrent,
selon l'Église, aux pires sabbats. Avant la christianisation,
cette nuit symbolisait le dernier grand affrontement entre
forces hivernales et forces solaires, ces dernières étant
des dieux et déesses du printemps, au caractère bénéfique.
Traditions païenne (affrontement hiver-printemps) et chrétienne
(célébration de la Sainte) se mélangent ici, phénomène fréquent
et condition sine qua non de la survie de la nouvelle religion.
Arbre
de vie
Le
Meiboom, nous connaissons tous cette antique coutume bruxelloise
qui consiste à dresser sur la grand'place l'arbre, symbole
végétal qui marque la résurgence définitive de la nature.
La plantation de l'arbre de mai est répandue dans toute l'aire
celto-germanique. En Belgique, d'après V. Coremans, la plantation
de l'arbre de mai avait lieu dans presque toutes les communes
jusqu'à la fin du XVIIIè siècle. " Une fois coupé, l'arbre
est dépouillé de ses branches, à l'exception du feuillage
qui se trouve à son faîte. Il est ensuite planté solidement
en terre, au centre du village, sur la place principale, la
place du marché, devant l'église, etc…(…). A son sommet, on
attache souvent une couronne (Maikranz en Allemagne), représentation
symbolique du cercle de l'année, à laquelle on suspend des
rubans, des objets, des emblèmes runiques, des écussons régionaux,
etc… ". (in Tradition d'Europe) Mai finira par désigner le
feuillage et les fleurs cueillis pour le 1er mai.
Sous
l'arbre de mai, on danse et on chante. Mais autour de ce végétal
se trament également les rencontres amoureuses liées aux rites
de fertilité printaniers. Les jeunes hommes font " le mai
aux filles " en plantant notamment un arbre devant chez elles.
Ces dernières ne restent pas inactives, ornant fontaines et
puits de guirlandes de fleurs. Emmayer signifie offrir un
arbre, un feuillage aux filles. Chaque type ou essence d'arbre
revête une signification en rapport avec le comportement de
la bien-aimée. Variantes et exemples abondent des coutumes
liées à l'arbre de mai.
Lors
de la Pâques de fleurs (souvent confondues avec Pentecôte),
on sacrifiait sur les hauteurs et les paysans plantaient devant
leurs étables un nombre d'arbres équivalant au nombre de têtes
de bétail. Ils étaient sensés protéger les animaux. Derrière
ce végétal magnifié se cache l'arbre sacré du paganisme, l'arbre
de vie que les anciens Germains appelaient Yggdrasill1 et
qui représente l'axe autour du quel s'ordonne et se meut le
cosmos tant dans son aspect macrocosmique (l'univers, la terre)
que microcosmique (le pays, la cité, la demeure où vit une
famille). Dresser l'arbre de mai, c'est donc à la fois célébrer
le renouveau de la vie et refonder le réel sur ses bases.
Évoquons enfin la confrérie des " porte-arbres ". Durant les
fêtes printanières romaines, le pin sacré, image des transformations
du dieu Attis, était porté par les Dendrophores. À cette époque
de l'année, la déesse Cybèle avait selon les fidèles réveillé
Attis pour faciliter le retour de la première saison de l'année.
L'homme
vert
Autour
du symbolisme végétal, on rencontre aussi un personnage omniprésent
dans les traditions indo-européennes et associé aux fêtes
de mai : l'homme vert doté de pouvoirs de fertilité et de
régénération. Au Royaume-Uni, il s'appelle plutôt Jack in
the Green, habillé de feuilles et de branchages. On retrouve
cette créature humanoïde en la personne de Robin des Bois,
dont le royaume est la forêt et le costume habituellement
vert. " Robin Hood est un archer, un chasseur, un ami des
animaux, le protecteur de la végétation (=fertilité), le protecteur
des faibles, et notamment des femmes (=fécondité), le protecteur
du peuple (=productivité) ". ( in Tradition d'Europe). Par
le fait qu'il redistribue les biens matériels, en plus des
traits mentionnés ci-dessus, Robin des Bois est une réminiscence
d'un dieu indo-européen de troisième fonction. Merlin, le
magicien de l'épopée arthurienne, dans certaines de ses aventures,
possède certains attributs de cet homme vert, à l'aise dans
l'univers végétal. Derrière l'homme vert se tapit sans doute
aussi " l'homme sauvage ", personnage présent dans de nombreux
contes. Notons enfin la figure du chevalier vert, héros du
cycle du Graal, arrivant à la cour du roi Arthur et lançant
aux chevaliers le défi de le décapiter (défi relevé par Gauvain)
avec comme condition pour le bourreau volontaire de subir
le même sort un an plus tard. Le chevalier quitte les lieux
en emportant sa tête. Il revient un an après, mais épargne
Gauvain. Ce récit est " le rappel d'un vieux rite ou d'une
vieille croyance ayant trait, encore une fois, à la végétation,
à la mort qui n'en n'est pas une, à la résurrection annuelle
de la fertilité végétale et humaine, au sacrifice nécessaire
(par l'intermédiaire d'un héros) pour que la quête s'accomplisse
et que la vie revienne ". (in Traditions d'Europe). Dans la
mythologie celtique, le symbolisme de la tête coupée (cf.
le héros Cuchulain) est fréquent de même que, prolongement
naturel, dans le christianisme, lequel connaît plusieurs saints
céphalophores (Saint-Denis, Saint-Jean).
Revenons
un instant à Jack in the Green. On le surnomme aussi le roi
de mai. Durant la fête du Mai, qui était célébrée dans de
nombreux villages d'Angleterre, le Jack, jouant au mort (comme
la terre en hiver), finit par ressusciter et s'en va danser
avec la Reine du Mai. Leur union est en quelque sorte le retour
de la vie. Au-delà du personnage anglais, le 1er mai était
partout en Europe une fête communautaire primordiale, aux
aspects religieux et sociaux. Au cours de celle-ci, un héros
solaire et guerrier délivrait une héroïne printanière retenue
prisonnière ou menacée par les forces hivernales (généralement
représentées par un serpent ou un dragon). L'ensemble de la
population participait, semble-t-il, à ce jeu, par le biais
d'un affrontement symbolique entre un groupe représentant
l'été et un groupe représentant l'hiver ". (in Traditions
d'Europe) Sigurd, héros solaire, délivre Brynhild, walkyrie
déchue, mais peut-être plus encore, vierge printanière, en
brisant le cercle de feu qui la retient prisonnière. Au terme
de la joute (mais parfois celle-ci n'a plus lieu), une reine
et un roi de mai sont couronnés. Les variantes abondent. Comte,
comtesse, fiancée de mai : la terminologie est également diversifiée.
La
reine de mai porte souvent une couronne de fleurs, en général
des roses (synonymes de perfection, de régénération, de pureté,
d'amour), qui devient progressivement une coiffe appelée chaperon.
D'où notre célébrissime comte, Le Petit Chaperon Rouge, rédigé
par Perrault, mais surtout recueilli auprès du peuple par
les frères Grimm, orfèvres de notre mémoire et auteurs notamment
du mythique… " Mythologie germanique ". Le Petit Chaperon
représente la reine de mai (printemps ou soleil) qui va porter
à sa grand-mère (la plus ancienne reine de mai) notamment
de la galette de mai (aux vertus merveilleuses). Un loup (=l'hiver)
l'avale mais le chasseur (comte de mai) la délivre. Dans ce
récit, on retrouve tous les éléments du mythe de la fin cyclique
du monde relatée dans l'Edda scandinave.
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