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  DEVENIR 15


Mai, résurrection des forces vitales


Le mois de mai dans nos plus lointaines traditions indo-européennes comme dans notre folklore d'aujourd'hui qui les perpétue est le moment symbolique de la victoire du printemps sur l'hiver. Les derniers affrontements entre forces lumineuses, ouraniennes et forces obscures ont lieu, mais l'issue ne semble déjà plus faire de doute : le cycle du printemps, qui commence au mois de février, notamment avec les prémices des carnavals, entre dans sa phase terminale. Héros, chevaliers, saints ou divinités solaires triomphent des dragons, loups et serpents qui retenaient la lumière et incarnaient l'hiver. Cette victoire du printemps signifie règne du vert, épanouissement de la végétation, fertilité agricole. Nos traditions bruissent de cet événement cosmique.

Fête de Lug et Nuit de Walpurgis

Depuis trois millénaires, la Belgique est un territoire où s'entremêlent peuples celtiques et germaniques. Des peuples de même substrat ethno-culturel ou anthropo-culturel. Il en va ainsi d'une bonne partie de l'Europe même si cette réalité, autrefois intuitive, évidente, est désormais aussi inconnue de la population que les fondements religieux des traditions du Botswana. De cette tessiture homogène, le folklore se ressent. Le 1er mai chez les Celtes revêt une grande importance : c'est la fête de Lug, l'Apollon celte, la fête dite de Beltaine. Date propice aux grandes rencontres druidiques, elle voyait l'allumage de grands feux. D'où le nom de Beltaine (feu de Bel). Encore aujourd'hui, au sommet des collines de certaines régions du Royaume-Uni, on allume des feux. Ils ont le pouvoir, disent les anciens, de préserver hommes et bêtes contre les épidémies et renforcent les armées de la lumière dans leur lutte contre l'hiver. Célébrer Lug, dieu solaire, un 1er mai, c'est anticiper en quelque sorte sur la grande période lumineuse de l'été et ce mois d'août où la divinité celtique, lors de Lugnasad, sera saluée en grandes pompes. Chez les Germains christianisés et dans les territoires imprégnés de traditions germaniques, la nuit du 30 avril au 1er mai était patronnée par Sainte Walpurge (d'où nuit des Walpurgis, particulièrement aimée des auteurs de fantastique et d'horreur), du nom d'une missionnaire anglaise du VIIIè siècle de notre ère. Elle était la nuit maléfique par excellence où démons et sorcières se livrent, selon l'Église, aux pires sabbats. Avant la christianisation, cette nuit symbolisait le dernier grand affrontement entre forces hivernales et forces solaires, ces dernières étant des dieux et déesses du printemps, au caractère bénéfique. Traditions païenne (affrontement hiver-printemps) et chrétienne (célébration de la Sainte) se mélangent ici, phénomène fréquent et condition sine qua non de la survie de la nouvelle religion.

Arbre de vie

Le Meiboom, nous connaissons tous cette antique coutume bruxelloise qui consiste à dresser sur la grand'place l'arbre, symbole végétal qui marque la résurgence définitive de la nature. La plantation de l'arbre de mai est répandue dans toute l'aire celto-germanique. En Belgique, d'après V. Coremans, la plantation de l'arbre de mai avait lieu dans presque toutes les communes jusqu'à la fin du XVIIIè siècle. " Une fois coupé, l'arbre est dépouillé de ses branches, à l'exception du feuillage qui se trouve à son faîte. Il est ensuite planté solidement en terre, au centre du village, sur la place principale, la place du marché, devant l'église, etc…(…). A son sommet, on attache souvent une couronne (Maikranz en Allemagne), représentation symbolique du cercle de l'année, à laquelle on suspend des rubans, des objets, des emblèmes runiques, des écussons régionaux, etc… ". (in Tradition d'Europe) Mai finira par désigner le feuillage et les fleurs cueillis pour le 1er mai.

Sous l'arbre de mai, on danse et on chante. Mais autour de ce végétal se trament également les rencontres amoureuses liées aux rites de fertilité printaniers. Les jeunes hommes font " le mai aux filles " en plantant notamment un arbre devant chez elles. Ces dernières ne restent pas inactives, ornant fontaines et puits de guirlandes de fleurs. Emmayer signifie offrir un arbre, un feuillage aux filles. Chaque type ou essence d'arbre revête une signification en rapport avec le comportement de la bien-aimée. Variantes et exemples abondent des coutumes liées à l'arbre de mai.

Lors de la Pâques de fleurs (souvent confondues avec Pentecôte), on sacrifiait sur les hauteurs et les paysans plantaient devant leurs étables un nombre d'arbres équivalant au nombre de têtes de bétail. Ils étaient sensés protéger les animaux. Derrière ce végétal magnifié se cache l'arbre sacré du paganisme, l'arbre de vie que les anciens Germains appelaient Yggdrasill1 et qui représente l'axe autour du quel s'ordonne et se meut le cosmos tant dans son aspect macrocosmique (l'univers, la terre) que microcosmique (le pays, la cité, la demeure où vit une famille). Dresser l'arbre de mai, c'est donc à la fois célébrer le renouveau de la vie et refonder le réel sur ses bases. Évoquons enfin la confrérie des " porte-arbres ". Durant les fêtes printanières romaines, le pin sacré, image des transformations du dieu Attis, était porté par les Dendrophores. À cette époque de l'année, la déesse Cybèle avait selon les fidèles réveillé Attis pour faciliter le retour de la première saison de l'année.

L'homme vert

Autour du symbolisme végétal, on rencontre aussi un personnage omniprésent dans les traditions indo-européennes et associé aux fêtes de mai : l'homme vert doté de pouvoirs de fertilité et de régénération. Au Royaume-Uni, il s'appelle plutôt Jack in the Green, habillé de feuilles et de branchages. On retrouve cette créature humanoïde en la personne de Robin des Bois, dont le royaume est la forêt et le costume habituellement vert. " Robin Hood est un archer, un chasseur, un ami des animaux, le protecteur de la végétation (=fertilité), le protecteur des faibles, et notamment des femmes (=fécondité), le protecteur du peuple (=productivité) ". ( in Tradition d'Europe). Par le fait qu'il redistribue les biens matériels, en plus des traits mentionnés ci-dessus, Robin des Bois est une réminiscence d'un dieu indo-européen de troisième fonction. Merlin, le magicien de l'épopée arthurienne, dans certaines de ses aventures, possède certains attributs de cet homme vert, à l'aise dans l'univers végétal. Derrière l'homme vert se tapit sans doute aussi " l'homme sauvage ", personnage présent dans de nombreux contes. Notons enfin la figure du chevalier vert, héros du cycle du Graal, arrivant à la cour du roi Arthur et lançant aux chevaliers le défi de le décapiter (défi relevé par Gauvain) avec comme condition pour le bourreau volontaire de subir le même sort un an plus tard. Le chevalier quitte les lieux en emportant sa tête. Il revient un an après, mais épargne Gauvain. Ce récit est " le rappel d'un vieux rite ou d'une vieille croyance ayant trait, encore une fois, à la végétation, à la mort qui n'en n'est pas une, à la résurrection annuelle de la fertilité végétale et humaine, au sacrifice nécessaire (par l'intermédiaire d'un héros) pour que la quête s'accomplisse et que la vie revienne ". (in Traditions d'Europe). Dans la mythologie celtique, le symbolisme de la tête coupée (cf. le héros Cuchulain) est fréquent de même que, prolongement naturel, dans le christianisme, lequel connaît plusieurs saints céphalophores (Saint-Denis, Saint-Jean).

Revenons un instant à Jack in the Green. On le surnomme aussi le roi de mai. Durant la fête du Mai, qui était célébrée dans de nombreux villages d'Angleterre, le Jack, jouant au mort (comme la terre en hiver), finit par ressusciter et s'en va danser avec la Reine du Mai. Leur union est en quelque sorte le retour de la vie. Au-delà du personnage anglais, le 1er mai était partout en Europe une fête communautaire primordiale, aux aspects religieux et sociaux. Au cours de celle-ci, un héros solaire et guerrier délivrait une héroïne printanière retenue prisonnière ou menacée par les forces hivernales (généralement représentées par un serpent ou un dragon). L'ensemble de la population participait, semble-t-il, à ce jeu, par le biais d'un affrontement symbolique entre un groupe représentant l'été et un groupe représentant l'hiver ". (in Traditions d'Europe) Sigurd, héros solaire, délivre Brynhild, walkyrie déchue, mais peut-être plus encore, vierge printanière, en brisant le cercle de feu qui la retient prisonnière. Au terme de la joute (mais parfois celle-ci n'a plus lieu), une reine et un roi de mai sont couronnés. Les variantes abondent. Comte, comtesse, fiancée de mai : la terminologie est également diversifiée.

La reine de mai porte souvent une couronne de fleurs, en général des roses (synonymes de perfection, de régénération, de pureté, d'amour), qui devient progressivement une coiffe appelée chaperon. D'où notre célébrissime comte, Le Petit Chaperon Rouge, rédigé par Perrault, mais surtout recueilli auprès du peuple par les frères Grimm, orfèvres de notre mémoire et auteurs notamment du mythique… " Mythologie germanique ". Le Petit Chaperon représente la reine de mai (printemps ou soleil) qui va porter à sa grand-mère (la plus ancienne reine de mai) notamment de la galette de mai (aux vertus merveilleuses). Un loup (=l'hiver) l'avale mais le chasseur (comte de mai) la délivre. Dans ce récit, on retrouve tous les éléments du mythe de la fin cyclique du monde relatée dans l'Edda scandinave.