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  DEVENIR 15


LES JEUX OLYMPIQUES: de la TRADITION
au MERCHANDISING


S'il est une institution qui aura traversé ce siècle en s'y confondant comme un caméléon, c'est bien l'olympisme. Nés à la fin du XIXème siècle de la volonté d'un baron français de régénérer l'esprit des Jeux de la Grèce antique, les Jeux modernes ont toujours collé à leur époque; d'abord pétris d'humanisme universel puis sérieusement malmenés par les deux conflits mondiaux, ils se sont finalement adaptés à la montée en puissance des médias, et se sont laissés submerger par la mainmise des entreprises mondialisantes. La dernière édition en date, qui a eu lieu en Australie, au mois d'Octobre, n'échappe pas à la règle; à l'heure où l'Occident demande pardon pour tout et n'importe quoi, les Jeux Olympiques de Sydney ont permis aux Australiens de laver leur conscience sur le problème aborigène.

Aperçu historique

C'est dans la deuxième partie du siècle dernier (nous sommes encore au XXème!) que plusieurs tentatives furent faites de relever , en les adaptant à la vie moderne, les Jeux qui se tenaient tous les quatre ans en Grèce, à Olympie (où se situait le temple de Zeus) qui mêlaient épreuves sportives et cérémonies religieuses. Leur première tenue remonte à 776 avant notre ère: seuls les Grecs pouvaient y participer, mais n'importe qui pouvait y assister, à l'exception des femmes mariées; la mère d'un athlète, qui avait bravé l'interdit, ne dut la vie sauve qu'au fait que son fils devint champion olympique. Au fil du temps, les jeux voient la participation des colonies grecques et s'enrichissent d'épreuves nouvelles (lutte, pugilat, course de chars). C'est donc la Grèce entière qui se réunit tous les 4 ans à Olympie, les Cités en profitant pour suspendre toute action guerrière. Ce rassemblement traversera les siècles et connaîtra quelques dérapages. L'empereur Néron fut ainsi champion de course de chars en étant le seul participant, les autres ayant déclaré forfait car il avait annoncé que quiconque s'opposerait à lui serait condamné à mort... Les Jeux continuent jusqu'au IVème siècle de notre ère où, sous l'influence de l'évêque de Milan qui les considérait comme impies, l'empereur Théodose les interdit en 393. Deux tremblements de terre au VIème siècle détruiront les restes du site, condamnant à 13 siècles d'oubli l'une des plus marquantes manifestations de l'Antiquité.

Après plusieurs tentatives infructueuses entre 1859 et 1889, c'est à l'initiative de Pierre de Fredy, baron de Coubertin, qu'une proposition de rétablissement des Jeux est énoncée en 1892 et approuvée lors d'un congrès international, deux ans plus tard. Le Comité Olympique International est créé la même année, sa langue officielle sera le français. Les premiers Jeux modernes auront lieu dans le berceau de l'olympisme, à Athènes, en 1896, et les suivants en 1900 à Paris, en hommage à de Coubertin. En 1912, des épreuves artistiques et intellectuelles sont organisées; le baron de Coubertin obtiendra une médaille d'or en... littérature, pour son "Ode au Sport", publiée sous un pseudonyme. La première différence majeure avec les Jeux de l'antiquité surviendra à l'occasion du premier conflit mondial : ce ne seront pas les Jeux qui arrêteront la guerre, mais la guerre qui supprimera les Jeux, en l'occurrence, ceux qui devaient avoir lieu à Berlin en 1916. L'épreuve renaît en 1920 à Anvers, où est hissé pour la première fois le drapeau aux cinq anneaux entrelacés, représentant les cinq continents, mais aussi voulant affirmer la primauté de l'universalisme sur les nationalismes. Cette même année verra une autre innovation, le serment olympique prononcé par un athlète du pays organisateur, la flamme olympique faisant son apparition à Amsterdam en 1928, en même temps que... les premières épreuves féminines. Les Jeux ont pris une importance capitale, et c'est le monde entier qui a les yeux braqués sur le pays organisateur, qui doit se surpasser. Le point d'orgue de la mise en scène des cérémonies sera bien évidemment les Jeux de 1936, à Berlin. Après le deuxième conflit mondial, un demi-siècle de prospérité économique arrive, les Jeux dérivent doucement mais sûrement vers un produit de grande consommation, l'apogée en la matière étant la pitoyable foire (aux sens propre et figuré !) d'Atlanta en 1996. Cette ville industrieuse, siège de la plus universelle boisson gazeuse aux extraits aromatiques (non, ce n'est pas la Rochefort 10° !), subtilisa en effet à Athènes l'organisation des Jeux du centenaire. Le symbole était plus qu'évident, les Jeux avaient vendu ce qu'il leur restait d'âme, et le triomphe de l'argent sur la sueur avait définitivement eu lieu.

L'olympisme entre dérives médiatiques, corruption et société de consommation

Car il était déjà bien loin, le temps où l'Amérindien Jim Thorpe, vainqueur du pentathlon et du décathlon en 1912, dut rendre ses médailles d'or et vit effacer son nom des tablettes, au motif d'avoir participé quelque temps après les Jeux à des rencontres professionnelles de base-ball. Les tenants de l'amateurisme pur et dur n'eurent pas les mêmes scrupules lorsque le bloc stalinien envoya après guerre ses sportifs d'état, qui n'avaient d'amateurs que le nom, ce qui faussa les compétitions et permit à la propagande communiste de vanter son modèle de société... Les droits de télévision ont aussi contribué au professionnalisme des compétiteurs; ils sont en effet passés de 1,1 million de dollars pour les Jeux de Rome en 1960, à 88 millions en 1980, et à environ 900 millions pour 1996; mais le plus époustouflant était encore à venir, puisque la chaîne américaine NBC a acheté l'exclusivité des droits de Sydney (et des trois prochains Jeux, été et hiver) pour... 3 milliards de dollars ! Et pas pour la beauté du sport, puisque cette chaîne n'a finalement pas diffusé une seule minute de direct, se réservant les images pour des émissions grand-public ! Revers de la médaille, une grande majorité de télévisions, qui n'ont pas craché au bassinet, se sont retrouvées privées d'images, se voyant même interdire de filmer les à-côtés, comme par exemple de suivre tel ou tel athlète dans le village olympique... officiellement pour des raisons de sécurité, bien entendu. Plus anecdotique, mais aussi révélateur, le timbre-poste émis par les États-Unis pour l'occasion, n'affiche ni les cinq anneaux, ni aucun autre symbole olympique. Le mot "Olympique" n'y figure d'ailleurs pas, il est juste fait mention de "Summer Games" (Jeux d'été). Paupérisation du service postal outre-Atlantique, ou royalties hors de prix ? Mystère...

Mais cessons de jouer les bougons qui ne voient partout que monopole yankee et omnipotence de l'argent roi, et revenons, avec un peu de recul, sur ces deux semaines vouées à l'universalisme (ça sonne mieux que mondialisme, mot qui n'a pas la cote en ce moment, mais c'est du pareil au même) et au culte du muscle galbé et du dépassement de soi. Curieusement, cette année, les "Jeux d'été" ont eu lieu en automne, alors qu'en fait ils se sont déroulés en plein printemps. Pied de nez à ceux qui veulent nous uniformiser la vie à coups de sodas et de sandwiches ronds, la Terre est ainsi faite que la date habituelle des J.O., Juillet-Août, correspond, dans l'hémisphère sud, à l'hiver, soit un temps peu propice au sport de plein air. Les projecteurs des médias allaient donc nous aider à mieux faire connaissance avec cette ville qui avait ravi, à la surprise quasi-générale, l'organisation des derniers Jeux du siècle à sa rivale Pékin. Il est permis de penser que la course de chars organisée place Tien An Men en 1989, année non-olympique de surcroît, n'avait pas su retenir l'attention des membres du Comité Olympique, pourtant facilement "influençables" si l'on en croit la rumeur, et surtout si l'on se réfère à l'attribution des Jeux d'hiver 2002 (confiés à Salt Lake City, ville américaine, tiens tiens...), qui vit les dirigeants de l'olympisme, après qu'ils eussent nié, contre toute évidence, reconnaître que tout n'avait pas été très clair pour ce coup-là. Plein feux donc sur Sydney, dont nous avons pu apprendre qu'une grande partie de sa population contribuait activement à rendre ringarde San Francisco en matière d'élargissement anal, et sur l'Australie, qui profitait de l'occasion pour tenter de se faire pardonner les humiliations diverses envers les quelques Aborigènes qui avaient survécu à un siècle d'extermination à petit feu. La préparation des Jeux avait connu quelques soubresauts retentissants, comme le retrait d'un équipementier américain qui avait retiré ses billes suite à des malversations du Comité organisateur, qui fut à deux doigts d'être en faillite. Le parcours de la flamme olympique ne fut pas non plus de tout repos, celle-ci ayant non seulement subi trois agressions par des farceurs armés d'un extincteur, mais ayant aussi vu un de ses porteurs, un ancien champion septuagénaire, terrassé par une crise cardiaque quelques minutes après l'avoir transmise. Notons aussi quelques jours avant le début, l'annonce de la découverte - curieusement par la police néo-zélandaise - d'un projet d'attentat contre les Jeux, mais contenant si peu de détails que ce "coup" disparut des médias aussi rapidement qu'il avait été révélé.

Sidney 2000, dans la continuité en attendant le pire ?

L'organisation des épreuves fut, en revanche, un modèle et cette machine parfaitement huilée ne connut pas d'accroc. Ouverts, symboliquement, par l'athlète aborigène Cathy Freeman qui fut la dernière relayeuse de la flamme, les Jeux connurent, côté terrains, joies et déceptions, ainsi que les inévitables anecdotes, comme ce nageur de Guinée Équatoriale, qui nageait pour la première fois de sa vie dans un bassin olympique (il s'entraîne d'habitude dans un fleuve), avec un maillot de bain et un bonnet ordinaires, à mille lieues des équipements de compétition. Il termina sa série du 100 mètres nage libre dans un temps de plus du double de ce qui se pratique couramment; mais nous retiendrons l'indécence des commentateurs télé, qui habituellement s'extasient sur tout ce qui vient du continent noir, ricanant sous cape de la pitoyable prestation de ce pauvre bougre. A ce sujet, alors qu'on nous sert les vertus de l'intégration et du métissage dès qu'un(e) français(e) d'outre-mer, des anciennes colonies ou fraîchement naturalisé(e), il n'y avait pas grand monde pour remarquer les limites dudit système pour cette fois-ci. Hormis une médaille d'or en boxe et une d'argent en judo, la prestation de ceux que les associations droit-de-l'hommesques n'ont aucun scrupule à récupérer fut assez décevante. Comme par exemple le cas d'Eunice Barber, heptathlonienne d'origine sierra-léonaise, qui abandonna rapidement. Ce qui raviva la polémique concernant Marie Collonvillier, également heptathlonienne: absente à Sydney pour avoir raté les minima olympiques de 0,5%, non repêchée par le Comité national (qui fit preuve de beaucoup plus de mansuétude pour certains autres), cette athlète atypique, qui mène de front vie professionnelle et compétition avait fait preuve d'abnégation en remplaçant au pied levé Barber en équipe de France, celle-ci ne souhaitant pas forcer avant les Jeux. La patrie reconnaissante! La disparition de Pérec (non, le livre homonyme ne lui est pas consacré), deux jours avant son entrée en lice, jeta le ridicule sur l'ex-championne: partie à la hâte de son hôtel en laissant l'ardoise, pour transiter par un poste de police à Singapour, après que son compagnon eut agressé un journaliste, la presse australienne ne manqua pas de se déchaîner, et elle rentra en France dans l'anonymat, les journaux ayant compris que son cas était peu défendable. Elle illustre bien en tout cas la faillite de l'athlétisme français qui rentre bredouille. Et quel contraste avec le judoka David Douillet, malgré un profil similaire (tous deux champions olympiques sortants, trentenaires et ayant subi des ennuis de santé). Ayant courageusement choisi de prendre le risque de finir sa carrière par une défaite sur le tatami plutôt que de se retirer sans combattre, le judoka normand sort vainqueur, mais garde la tête froide après la victoire; quand on lui demande si c'est le plus beau moment de sa vie, il répond sans hésiter : "Non, le plus beau moment, c'est mes gosses". En conservant son titre, il devient le judoka le plus titré de tous les temps. Comme d'habitude, et pour un total sensiblement égal à celui d'il y a quatre ans, le gros des trente-huit médailles françaises a été l'oeuvre du judo, de l'escrime, du cyclisme sur piste, du canoë-kayak et du tir, tous ces sports où d'authentiques champions vivotent dans l'ombre des disciplines médiatisées, ignorés des sponsors qui préfèrent s'acoquiner avec les plus riches.

Proportionnellement, bilan similaire pour la délégation belge qui ramène cinq médailles, mais aucune en or. Avec de grosses déceptions dans les disciplines phares: presque la moitié des sélectionnés de l'athlétisme qui se blessent lors des séries, aucun nageur, homme ou femme, capable de se qualifier pour une finale. L'haltérophilie belge a alimenté la rubrique gag : un de ses représentants, qui avait été exclu de la sélection pour dopage, a participé aux Jeux contre la volonté du Comité national, suite à un vice de procédure; un autre, obligé de perdre 4 kg en quelques jours pour pouvoir concourir, s'est retrouvé légèrement hors de forme... On notera en sus les inévitables polémiques linguistiques, qui ont notamment touché l'équipe de judo, mais aussi les habituels parasites qui ont gagné, par copinage, leurs vacances au bout du monde.

Le rideau est donc retombé sur les Jeux, mais Sydney a organisé également dans la foulée les Jeux Paralympiques, pour handicapés physiques, comme c'est la tradition (seule Moscou, en 1980, avait refusé, au motif bien stalinien qu'il n'y avait pas de handicapés dans ce qui était l'U.R.S.S.). Et Sydney s'enorgueillit aussi d'organiser dans quelques mois les Jeux Gays (hé oui, ça existe !). Avant de vous laisser délirer ou fantasmer sur ce que peut être ce genre de compétition, signalons que les prochains Jeux d'été auront lieu sur notre bon vieux continent, à Athènes. Ne soyons pas faussement naïfs concernant ce retour aux sources de l'olympisme : les participants ne se déplaceront pas pour une couronne de laurier. Mais s'ils monnayent trop chèrement leur image, alors il ne leur restera plus qu'à aller se faire voir... chez les Grecs !

Edmond Blacadeur