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  DEVENIR 15


LES PRECURSEURS DU NATIONALISME


Ce n'est pas limiter le mérite des esprits supérieurs qui ont précédé la pensée nationaliste actuelle, que de les tenir pour des précurseurs. C'est montrer, au contraire, la somme admirable de connaissances qu'ils ont accumulées et sans laquelle nous ne serions rien.

Dans le formidable bouleversement du 19ème siècle, obscurci par un nouvel essor des vieilles métaphysiques déréalisantes barbouillées de matérialisme, ils ont retrouvé les réalités permanentes exprimées deux milles cinq cents ans auparavant par leurs ancêtres.
Que leurs vues aient été partielles, incomplètes, marquées par l'influence de leur époque, ne retire rien a la puissance de leur apport.

Il faut toujours beaucoup de peines, de temps, d'essais infructueux pour que, dans l'adversité, se dégage et se clarifie une pensée nouvelle.

Ils ont légué un inestimable acquis. Ils ont découvert, un par un, tous les matériaux qui forment l'édifice nationaliste dont ils nous ont donné la perception et qu'il nous appartient d'expliquer et de réaliser.

Il est possible de dégager parmi eux trois courants principaux qui parfois se superposent dans le temps et bien sûr s'interpénètrent: les socialistes, les traditionalistes, et les scientifiques.
Cette étude n'est pas exhaustive.

Elle entend replacer chacun des principaux précurseurs par rapport à la synthèse nationaliste, c'est -à-dire par rapport aux données fondamentales de la pensée européenne.

 

Le courant socialiste

Pierre - Joseph Proudhon
(1809 - 1865 )


Pendant tout le 19ème siècle, l'Europe est ébranlée par la révolte d'hommes qui refusent de laisser disparaître leur individualité dans le chaos produit par la démocratie capitaliste.
Une figure se détache plus particulièrement en France, celle de Proudhon.
On interprète souvent dans un sens restrictif l'invective fameuse de Proudhon: "quoique très ami de l'ordre, je suis un anarchiste" sans comprendre qu'il exprime la vieille révolte ancestrale de l'homme européen devant ce qui menace sa liberté, son originalité.
Cette révolte qui inspire toute son œuvre, trouve un profond écho chez ceux qui subissent le joug capitaliste.


Elle sera la charnière du syndicalisme français, avant que celui-ci ne soit colonisé par les marxistes.
On comprend que ces derniers, Marx en tête, aient combattu avec acharnement cette pensée qui entendait transformer la société, non pour en faire un néant uniformisé, mais pour que la personnalité de chaque homme puisse s'y épanouir grâce au travail, non pas considéré comme une "aliénation", mais comme la base des rapports humains et la source d'une dignité conquise par l'effort.

 

Georges Sorel (1847-1922)


Même révolte de Georges Sorel contre la bourgeoisie capitaliste.
Peu de temps avant sa mort, il écrivait : "Puissé-je voir humilier les orgueilleuses démocraties bourgeoises, aujourd'hui cyniquement triomphantes". Il constate la réalité de la lutte de classe provoquée par le capitalisme.
Cependant, non content de refuser le déterminisme utopique de Karl Marx, il assigne une valeur éthique aux luttes sociales de son temps : "La violence prolétarienne exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte de classe, apparaît comme une chose très belle et très héroïque" (1)
C'est en songeant aux hommes nouveaux qui, se forgent dans la violence des luttes sociales qu'il écrit : "Je ne suis pas de ceux qui regardent le type achéen, chanté par Homère, le héros indompté, confiant dans sa force et se plaçant au-dessus des règles, comme devant disparaître dans l'avenir" (1). Il ajoute : "Le syndicalisme révolutionnaire serait impossible si le monde ouvrier devait avoir une morale de faible"(1).
C'est bien la pensée européenne de toujours, dans le langage de la guerre sociale.

 

Le courant
traditionaliste

Edouard Drumont (1844-1917)


Ecrivain et sociologue, Edouard Drumont observe d'un œil critique l'affaiblissement interne de la société française à la fin du 19eme siècle.
Il en explique les causes : l'action du libéralisme qui, après avoir anéanti les corps sociaux ne les a pas remplacés, l'influence grandissante du cosmopolitisme destructeur de l'âme populaire.

Il constate la sujétion où sont tombés ses contemporains : "Le malheur, aussi est que notre pauvre France ne puisse plus penser par elle-même ; elle est comme un ballon captif ; on la fait monter puis on tire la ficelle et elle redescend.
Il n'y a plus de nation et il ne peut en exister une sans le sentiment de la race, sans institution fixes, sans traditions.


Les Français au fond ne savent s'ils veulent la guerre ou la paix.
Tout dépend du courant d'idées que la presse organise.
Ils flottent comme une poussière impalpable dans l'atmosphère ; un coup de vent les soulève ; ils tourbillonnent vers le ciel; le vent s'arrête, ils roulent à terre, la pluie tombe, ils forment une boue stagnante.


La suggestion journalistique s'opère sous nos yeux sans que personne ne s'en aperçoive" (2)
Disparition de la liberté et de la responsabilité de l'individu dans la masse informe et malléable, voilà ce qu'observe Drumont, voilà ce contre quoi il s'élève.
Son but : éclairer ses compatriotes, expliquer, dénoncer l'action pernicieuse des cosmopolites et de la bourgeoisie affairiste, car il ne croit pas à la fatalité.
Il est convenu que ce qui a été fait dans un sens pernicieux par une minorité intelligente et active, peut être réalisé en sens inverse.


De ses efforts et du mouvement de révolte populaire qu'il a suscité, naîtra le nationalisme.

 

Maurice Barrès (1862-1923)

Maurice Barrès a été profondément influencé dans sa jeunesse par la pensée de l'Allemand Stirner, théoricien de l'anarchie, qui n'accepte pas l'anéantissement de son originalité dans une société où la masse prend le pas sur l'individu : "Nul n'est mon semblable"affirme-t-il.
A 20 ans Barrès répond par son "Culte du moi ".
Il dépasse par la suite la simple révolte individualiste.
Il sent et comprend qu'il ne pourra être complètement lui-même que s'il se situe dans la lignée qui lui a transmis la vie.

Son intuition de littérateur lui fait découvrir le déterminisme de l'hérédité exprimé par l'antiquité gréco-latine et que confirme les données de la science.
Nos ancêtres" pensent et parlent en nous. Toute la suite des descendants ne fait qu'un seul être ".
Le sentir c'est éprouver"tout un vertige où l'individu s'abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation".

Il en tire cette conclusion logique : "Le problème n'est point pour l'individu et pour la nation de se créer tels qu'ils voudraient être (oh ! L'impossible besogne !) mais de se conserver tels que les siècles les prédestinèrent ".
D'où cette définition : "Nationalisme est acceptation d'un déterminisme ".

 

Le courant scientifique

Vacher de Lapouge (1854 - 1936)


A quelques années près, les œuvres de Karl Marx et de Vacher de Lapouge sont contemporaines.
Ils disposaient des mêmes connaissances et observaient la même société.
L'un et l'autre prétendaient fonder une méthode de connaissance grâce à laquelle ils firent un certain nombre de projections sur l'avenir.
La stricte objectivité conduit à constater que Karl Marx s'est trompé dans toutes ses prévisions tandis que Vacher de Lapouge apparaît d'une clairvoyance qui donne à réfléchir sur la valeur comparée des deux méthodes.
Alors qu'à la fin du siècle dernier, un antagonisme irréductible semblait opposer l'Eglise et la démocratie rationaliste, il prévoit la réconciliation sinon la complicité : "L'avenir montrera à nos fils ce curieux spectacle, les théoriciens de la fausse démocratie moderne contraints de se renfermer dans la citadelle du cléricalisme"(3)
Vacher de Lapouge sait qu'un jour viendra où la réalité pèsera d'un poids tel qu'elle fera sauter la gangue des superstitions et des dogmes métaphysiques dont Marx n'est qu'un représentant attardé : "Demain, il y aura deux camps en présence : celui des écoles métaphysiques religieuses ou anticléricales, et celui des écoles scientifiques, dont le sélectionnisme (4) est l'expression la plus adéquate. La phase métaphysique est finie, les fantaisies ne sont plus de mise. L'économie avance, l'histoire comparée des institutions progresse, l'anthropologie appliquée commence à jeter un peu de lumière sur les causes naturelles des échecs politiques des deux derniers siècles. En vain l'on pourra multiplier les chaires et les sophistes pour la défense des préjugés de l'autre siècle. Le passé est passé, ce qui est mort est mort"


Mis sur la voie par les observations de Darwin sur la transformation des espèces par la sélection, Vacher de Lapouge tente une explication de l'histoire par la réalité biologique. Cet éclair de génie vint prématurément.
Les travaux de Mendel ne lui étaient pas connus, pas plus que les observations de Devries , ni celles de Ripley et Fischer qui lui sont postérieures et permettent de fonder le réalisme biologique.

 

Alexis Carrel (1873-1944)

Biologiste rendu célèbre par ses recherches sur la culture des tissus et la détermination du temps biologique.
Alexis Carrel se refuse à tout apriorisme.
Esprit scientifique, il se fie aux seuls moyens de l'observation et de l'expérience.
Constamment, dans ses réflexions, il dénoncera l'intrusion des concepts métaphysiques dans la science, l'intrusion de l'irréel dans le réel, erreur qui conduit aux grands déséquilibres des sociétés contemporaines, société où l'homme est inconnu: "Nous étions encore ignorants des lois de notre nature quand nous possédions déjà la maîtrise du monde matériel. Nous avons donc modifié les conditions de notre existence au hasard des inventions, de nos appétits, de nos illusions, sans aucun égard pour notre esprit et notre corps"(5)

C'est pourquoi "Il faut reconstruire les hommes suivant les lois naturelles et leur donner un milieu auquel ils puissent s'adapter sans dégénérer" (6)

Voici que Carrel, à son tour met le doigt sur la plaie : l'homme est envisagé "Non pas suivant l'esprit de la science, mais suivant des concepts métaphysiques" (5)

Pour reconstruire l'homme, il faut donc quitter le terrain du rêve et l'observer dans la réalité.
Deux milles cinq cents ans après Héraclite, la science confirme l'intuition de l'Europe antique : "L'homme est un tout indivisible, composé de tissus, de liquides organiques et de conscience, chaque individu est une histoire qui n'est semblable à aucune autre. Il est un objet unique dans l'univers" (5)

Et, traçant la route à suivre par ceux qui continueront son œuvre, il précise : "La solution des grands problèmes de la civilisation dépend de la connaissance de l'homme tout entier en tant qu'individu inséré dans un groupe, une nation, une race", réagissant suivant ses qualités ancestrales spécifiques, c'est-à-dire suivant son type biologique".

Ce que propose Alexis Carrel ce n'est pas un système, il propose une méthode suivant la formule qu'il affectionne : "Je suis un créateur de technique, c'est aux autres de s'en servir".
Sa méthode, c'est la recherche dynamique et perpétuelle des lois de l'existence dont la connaissance doit permettre l'élévation et l'amélioration des hommes : "Le moment est venu d'employer la science à notre progrès propre ; de modeler le milieu matériel en vue de ce progrès".
Ainsi, pierre par pierre, de la révolte instinctive de l'individu jusqu'aux propositions scientifiques permettant de situer l'homme à sa place dans l'évolution, les bases de la pensée nationaliste, expression politique de la pensée européenne, ont été établies.
Au-delà des notions contingentes qui ont parfois dénaturé la pensée des précurseurs du Nationalisme, la réduisant à des projections politiques étriquées, il importe de voir que tous ont retrouvé et affirmé les réalités européennes, condition de la vie de l'amélioration des peuples blancs et, par conséquent de l'humanité.

Jean Charles Van Zee

 

Notes
1) "Réflexion sur la violence"Georges Sorel - édition Rvière
2) "La fin du monde"
3) "L'aryen son rôle social"
4) autrement dit l'eugénisme
5) conférence prononcée en 1937 à Darmouth collège (USA)
6) "L'homme cet inconnu "Alexis Carrel - éd. Plon


Les 10 devoirs
d'un mouvement
nationaliste


On nous accuse parfois de ne pas avoir de projet de société, de ne mener qu'un combat d'arrière-garde ou même encore bien pire, d'être les valets réactionnaires de la classe bourgeoise et capitaliste. Rien n'est plus faux, nous luttons pour un monde meilleur et plus juste. L'avenir du nationalisme passe par un combat en 10 points. Pour la rédaction de Devenir, tout mouvement nationaliste digne de ce nom doit impérativement y souscrire. Sans cela, il ne mérite pas notre soutien.

o Préserver l'identité européenne et l'enracinement millénaire des peuples européens

o Proposer, agir et construire dans un unique but : le développement harmonieux des peuples européens

o Lutter pour une plus grande justice sociale

o Privilégier notre culture européenne en tant que patrimoine vital, substrat du futur

o Combattre les intégrismes religieux

o Lutter pour une véritable unification des nationalismes européens

o Redonner à nos citoyens le droit d'expression directe

o Soumettre l'économie au politique

o Affirmer l'état de droit, partout sur nos territoires

o Sauver notre patrimoine écologique

 

Les Etats des peuples et l'empire
de la nation


Il existe une confusion permanente entre le mot "nation" qui désigne une association contractuelle de personnes liées à une constitution et la notion de "peuple" qui renvoie à une identité, c'est-à-dire un fait donné, une appréhension de soi résultant de l'histoire. Le peuple est donc le produit du déterminisme - nous ne décidons pas de notre appartenance -, tandis que la nation est le résultat volontaire d'un choix - nous élisons notre citoyenneté .


Peuples et Nation

Le peuple est un produit de l'histoire dont les membres ont le sentiment de partager un passé et des valeurs communes. Pour le définir, on utilise généralement quatre critères principaux : la langue, la culture, le territoire, les relations économiques. Isolé, aucun de ces critères ne semble suffisant. Si l'on octroyait le rôle principal à la langue, il faudrait en conséquence accepter que les Français, les Suisses romans, les Québécois ainsi que les francophones de Belgique et d'Afrique forment un peuple. Pareillement, les Flamands et les Néerlandais ne se sentent-ils pas de culture différente ? Dans la culture, nous intégrons la religion qui en est un des aspects. De plus, la culture influe sur la manière de vivre la religion : les Albanais et les Arabes saoudites ont des visions très différentes de la foi musulmane. La plupart des peuples occupent un territoire plus ou moins cohérent; il est en effet difficile de maintenir des liens sans proximité. Il faut toutefois noter quelques exceptions telles que les Juifs avant la création d'Israël ou les tribus nomades. De même, les populations immigrées maintiennent un communauté et conservent des liens étroits avec leur patrie d'origine. Enfin, l'existence d'un peuple suppose des relations économiques privilégiées entre ses membres. L'ensemble de ces traits devrait permettre d'esquisser les linéaments de l'idiosyncrasie (1) d'un peuple; pourtant, son image apparaît souvent floue, parce que les critères utilisés pour en préciser les contours ne sont pas assez formels. En réalité, un sujet qui a une histoire ne peut se définir, puisqu'il se modifie sans cesse.
Quant à la nation, selon la définition de SIEYES, (2) elle est une communauté légale qui possède la souveraineté. Si l'expression"la nation est une et indivisible"signifie que l'ensemble de ses membres détient la souveraineté et que chacun se soumet aux mêmes lois, elle n'implique toutefois pas nécessairement que les citoyens habitent dans un territoire circonscrit ou aient des relations économiques. Les étrangers qui n'adoptent pas la citoyenneté de leurs pays d'accueil ne sont pas des citoyens à part entière, même s'ils jouissent d'une partie des droits civiques. Une communauté de langue et de culture n'induit pas non plus une citoyenneté partagée. Enfin, la nation a conscience de son existence et puise dans son histoire les éléments symboliques qui renforcent sa cohésion, expliquent ses avatars et justifient l'intégration d'individus ou de peuples étrangers.

 

Deux conceptions du nationalisme

Par conséquent, le terme nationalisme possède deux acceptions contradictoires selon qu'il se réfère à l'idée de peuple ou à la notion de nation. Dans le premier cas, il fait appel au sang, au sol, aux ancêtres, au passé , c'est un nationalisme de l'héritage qui se réduit souvent à un fallacieux sentiment de supériorité sur les autres et qui, de plus, porte sur un objet de taille limitée. Par ailleurs, peu de choses distinguent le nationalisme du régionalisme qui désigne un sentiment semblable projeté sur un objet plus restreint. Dans le second cas, il transcende l'individu et l'arrache au déterminisme de son milieu. On adhère de manière volontariste à la nation pour réaliser un projet en commun, mais on appartient au peuple de ses parents. Au contraire, la nation possède une faculté d'extension illimitée, car elle peut toujours accueillir de nouveaux membres en dehors des considérations de naissance. Notons enfin que ces deux formes de nationalisme peuvent plus ou moins se recouper et se renforcer au sein d'un même Etat.

 

Etat et Empire

Pour accéder à la souveraineté, le(s) peuple(s) doive(nt) constituer une nation et se donner une structure : l'Etat qui arbitre les intérêts contradictoires des citoyens, assure leur sécurité et rationalise le devenir de la société. Dans l'histoire, nous rencontrons deux grands types d'Etats; d'une part, ceux issus d'un peuple qui avait une conscience subjective de sa réalité et qui se sont dotés d'une structure objective - l'Etat français par exemple -; d'autre part, les nations forgées au départ de peuples épars, tel que l'Autriche-Hongrie, qui portent souvent le nom d'Empire. Dans les deux situations, il faut à l'origine une volonté agrégative qui peut être incarnée par un monarque, une institution ou un peuple fédérateur.

En réalité, jamais l'Etat-nation n'a coïncidé dès son origine avec une exacte communauté de langue et de culture. Le préalable n'est pas l'unité culturelle; au contraire, c'est la nation qui unit le(s) peuple(s) et non l'inverse. L'Etat, par l'action de son administration centralisée et de son enseignement, harmonise les idiomes et les comportements sociaux. L'existence d'un territoire unifié sous une même autorité facilite aussi les déplacements et donc les mélanges de populations hétérogènes. Des affinités culturelles peuvent inciter les hommes à se regrouper au sein d'une nation, mais cette dernière entreprend à son tour l'élaboration d'une nouvelle"identité nationale ". Surtout, l'histoire n'a jamais vu une nation se former sur base d'intérêts économiques, c'est pourquoi nous pensons que l'Union européenne emprunte un mauvais chemin.

L'Etat-nation, dont la France est l 'archétype, désire l'égalité, l'uniformité, la centralisation; il établit une loi unique sur l'ensemble de son territoire. Il ne reconnaît pas la diversité des coutumes et tend à la suppression des différences locales. Il suppose que tous les peuples sous son empire adoptent les mêmes moeurs et s'expriment dans sa langue administrative.
Au contraire, l'Empire doit compter avec les différents peuples qui le composent et tolère une relative diversité législative en son sein. De même, il ne jouira pas nécessairement d'une autorité égale sur chacune de ses provinces. Certaines d'entre-elles peuvent presque indépendantes (comme par exemple les principautés tributaires de l'Empire ottoman), tandis que d'autres sont totalement soumises au gouvernement central. Parfois, l'on vit même des peuples érigés en Nation cohabiter dans le même Empire (vers sa fin, l'Empire austro-hongrois comprenait une nation "hongroise", une nation "allemande" et divers peuples slaves).

Notons enfin que, de notre point de vue, il n'existe pas de souverain européen, mais bien des institutions européennes qui agissent avec le consentement de plusieurs nations.

 

Droit de vote ou citoyenneté

Par ailleurs, se pose aujourd'hui la question du droit de vote des étrangers. Nos dirigeants se disputent pour savoir si nous octroierons le droit de vote aux seuls Européens, et sous quelles conditions, ou si nous l'étendrons aux ressortissants non-européens. A notre avis, le problème est mal posé. En effet, le droit de vote, réduit aux communales qui plus est, n'est jamais qu'une part de l'indivisible citoyenneté, qu'on la dissèque ainsi en créant des sous-catégories dans la société nous semble malsain, car cela nuit à l'unité de la nation en dégradant le principe d'égalité des citoyens devant la Loi. De plus, la citoyenneté implique aussi des devoirs dont le respect garantit nos droits. Dans le débat, d'aucuns proposent d'accorder la citoyenneté belge plutôt que le droit de vote. Sans hésiter, nous allons plus loin en soutenant un projet de citoyenneté européenne. Dans cette entreprise, nous nous appuyons; d'une part, sur l'oeuvre majeure (3) d'un grand penseur politique, Otto BAUER, le chef de file de l'école austro-marxiste; d'autre part, sur un précédent historique : le concept de double citoyenneté dans l'Empire romain.

Otto BAUER articulait sa thèse autour du concept de "communauté de destin" grâce auquel il donna une nouvelle définition de la Nation. Selon lui, la culture et la psychologie permettent de distinguer un peuple d'un autre, mais ces caractères sont eux-mêmes déterminés par l'Histoire. Suivant ses vues, le peuple ne se définit plus par une appartenance ethnique, une communauté de langue, l'occupation d'un territoire ou en termes de liens économiques, mais bien comme un groupe d'hommes historiquement liés par le sort. Dès lors, dans cet esprit, les habitants d'une cité cosmopolite, issus d'origines diverses mais vivant ensemble, peuvent fort bien, dans certaines circonstances historiques, former une nation. Evidemment, il existe une interaction permanente entre le"caractère"et le destin d'un peuple, puisque le premier conditionne la manière de réagir aux événements extérieurs, aussi la nation est-elle en perpétuel devenir.

Ainsi, BAUER justifiait le maintien d'un Etat austro-hongrois par la communauté de destin qui liait ses peuples depuis des siècles. Une législation fédérale aurait protégé les différentes minorités et garanti l'égalité absolue des citoyens devant la Loi qu'il considérait comme la condition sine qua non de la bonne intelligence des peuples au sein de l'Etat.
Dans cette perspective, la conscience du passé partagé n'exclut pas le désir d'un avenir commun. Pour notre part, nous aspirons à une nation européenne dans laquelle fusionneraient les peuples européens.

Certaines formes d'Etats, comme les Empires, exigent une relative unité légale, mais admettent la diversité des coutumes locales qui règlent le droit privé. Dans l'Empire romain, il existait même un principe de double citoyenneté. Jusqu'à l'édit de CARACALLA (212 ap. J.C.), la citoyenneté romaine se surimposait à l'origo, l'appartenance à son peuple. Evidemment la première conservait l'éminence sur la seconde. Néanmoins, le Romain pouvait recourir, selon les circonstances, soit au droit romain soit aux lois locales. Lorsque l'empereur CARACALLA donna la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'Empire, ceux-ci conservèrent néanmoins leur origo (4). Aussi pensons-nous, qu'il serait possible de créer une citoyenneté européenne qui, durant une période transitoire, coexisterait avec les citoyennetés des Etats membres. En effet, l'homme n'appartient qu'à un seul peuple, mais il peut élire deux nations, du moins dans la mesure où leurs lois ne se contredisent point et à la condition qu'on établît une hiérarchie entre ses deux citoyennetés et que l'on donnât la prééminence à l'européenne.

Frédéric KISTERS

 

(1) Idiosyncrasie : tempérament personnel
Sur l'abbé SIEYES cfr BREDIN (Jean-Denis),

(2) SIEYES, La clé de la révolution française, Paris, 1988, 604 p.

(3) BAUER (Otto), Die Nationalitätfrage und die Sozialdemokratie, Vienne, 1924, (1er éd. 1907), XXX-576 p. (Marx Studien, IV). Edition française : ID. , La question des nationalités et la social-démocratie, Paris-Montréal, 1987, 2 tomes, 594 p.

(4) JACQUES (François) et SCHEID (John), Rome et l'intégration de l'empire (44 av. J.C. - 260 ap. J.C.), tome 1 Les structures de l'empire romain, Paris, 2e éd. 1992 (1er : 1990), p. 209-219 et 272-289 (Nouvelle Clio. L'Histoire et ses problèmes).