LES
ETATS DES PEUPLES ET L'EMPIRE DE LA NATION
Il
existe une confusion permanente entre le mot "nation"
qui désigne une association contractuelle de personnes liées
à une constitution et la notion de "peuple" qui
renvoie à une identité, c'est-à-dire un fait donné, une appréhension
de soi résultant de l'histoire. Le peuple est donc le produit
du déterminisme - nous ne décidons pas de notre appartenance
-, tandis que la nation est le résultat volontaire d'un choix
- nous élisons notre citoyenneté .
Peuples et Nation
Le
peuple est un produit de l'histoire dont les membres ont le
sentiment de partager un passé et des valeurs communes. Pour
le définir, on utilise généralement quatre critères principaux
: la langue, la culture, le territoire, les relations économiques.
Isolé, aucun de ces critères ne semble suffisant. Si l'on
octroyait le rôle principal à la langue, il faudrait en conséquence
accepter que les Français, les Suisses romans, les Québécois
ainsi que les francophones de Belgique et d'Afrique forment
un peuple. Pareillement, les Flamands et les Néerlandais ne
se sentent-ils pas de culture différente ? Dans la culture,
nous intégrons la religion qui en est un des aspects. De plus,
la culture influe sur la manière de vivre la religion : les
Albanais et les Arabes saoudites ont des visions très différentes
de la foi musulmane. La plupart des peuples occupent un territoire
plus ou moins cohérent; il est en effet difficile de maintenir
des liens sans proximité. Il faut toutefois noter quelques
exceptions telles que les Juifs avant la création d'Israël
ou les tribus nomades. De même, les populations immigrées
maintiennent un communauté et conservent des liens étroits
avec leur patrie d'origine. Enfin, l'existence d'un peuple
suppose des relations économiques privilégiées entre ses membres.
L'ensemble de ces traits devrait permettre d'esquisser les
linéaments de l'idiosyncrasie (1) d'un peuple; pourtant, son
image apparaît souvent floue, parce que les critères utilisés
pour en préciser les contours ne sont pas assez formels. En
réalité, un sujet qui a une histoire ne peut se définir, puisqu'il
se modifie sans cesse.
Quant à la nation, selon la définition de SIEYES, (2) elle
est une communauté légale qui possède la souveraineté. Si
l'expression"la nation est une et indivisible"signifie
que l'ensemble de ses membres détient la souveraineté et que
chacun se soumet aux mêmes lois, elle n'implique toutefois
pas nécessairement que les citoyens habitent dans un territoire
circonscrit ou aient des relations économiques. Les étrangers
qui n'adoptent pas la citoyenneté de leurs pays d'accueil
ne sont pas des citoyens à part entière, même s'ils jouissent
d'une partie des droits civiques. Une communauté de langue
et de culture n'induit pas non plus une citoyenneté partagée.
Enfin, la nation a conscience de son existence et puise dans
son histoire les éléments symboliques qui renforcent sa cohésion,
expliquent ses avatars et justifient l'intégration d'individus
ou de peuples étrangers.
Deux
conceptions du nationalisme
Par
conséquent, le terme nationalisme possède deux acceptions
contradictoires selon qu'il se réfère à l'idée de peuple ou
à la notion de nation. Dans le premier cas, il fait appel
au sang, au sol, aux ancêtres, au passé , c'est un nationalisme
de l'héritage qui se réduit souvent à un fallacieux sentiment
de supériorité sur les autres et qui, de plus, porte sur un
objet de taille limitée. Par ailleurs, peu de choses distinguent
le nationalisme du régionalisme qui désigne un sentiment semblable
projeté sur un objet plus restreint. Dans le second cas, il
transcende l'individu et l'arrache au déterminisme de son
milieu. On adhère de manière volontariste à la nation pour
réaliser un projet en commun, mais on appartient au peuple
de ses parents. Au contraire, la nation possède une faculté
d'extension illimitée, car elle peut toujours accueillir de
nouveaux membres en dehors des considérations de naissance.
Notons enfin que ces deux formes de nationalisme peuvent plus
ou moins se recouper et se renforcer au sein d'un même Etat.
Etat
et Empire
Pour
accéder à la souveraineté, le(s) peuple(s) doive(nt) constituer
une nation et se donner une structure : l'Etat qui arbitre
les intérêts contradictoires des citoyens, assure leur sécurité
et rationalise le devenir de la société. Dans l'histoire,
nous rencontrons deux grands types d'Etats; d'une part, ceux
issus d'un peuple qui avait une conscience subjective de sa
réalité et qui se sont dotés d'une structure objective - l'Etat
français par exemple -; d'autre part, les nations forgées
au départ de peuples épars, tel que l'Autriche-Hongrie, qui
portent souvent le nom d'Empire. Dans les deux situations,
il faut à l'origine une volonté agrégative qui peut être incarnée
par un monarque, une institution ou un peuple fédérateur.
En
réalité, jamais l'Etat-nation n'a coïncidé dès son origine
avec une exacte communauté de langue et de culture. Le préalable
n'est pas l'unité culturelle; au contraire, c'est la nation
qui unit le(s) peuple(s) et non l'inverse. L'Etat, par l'action
de son administration centralisée et de son enseignement,
harmonise les idiomes et les comportements sociaux. L'existence
d'un territoire unifié sous une même autorité facilite aussi
les déplacements et donc les mélanges de populations hétérogènes.
Des affinités culturelles peuvent inciter les hommes à se
regrouper au sein d'une nation, mais cette dernière entreprend
à son tour l'élaboration d'une nouvelle"identité nationale
". Surtout, l'histoire n'a jamais vu une nation se former
sur base d'intérêts économiques, c'est pourquoi nous pensons
que l'Union européenne emprunte un mauvais chemin.
L'Etat-nation,
dont la France est l 'archétype, désire l'égalité, l'uniformité,
la centralisation; il établit une loi unique sur l'ensemble
de son territoire. Il ne reconnaît pas la diversité des coutumes
et tend à la suppression des différences locales. Il suppose
que tous les peuples sous son empire adoptent les mêmes moeurs
et s'expriment dans sa langue administrative.
Au contraire, l'Empire doit compter avec les différents peuples
qui le composent et tolère une relative diversité législative
en son sein. De même, il ne jouira pas nécessairement d'une
autorité égale sur chacune de ses provinces. Certaines d'entre-elles
peuvent presque indépendantes (comme par exemple les principautés
tributaires de l'Empire ottoman), tandis que d'autres sont
totalement soumises au gouvernement central. Parfois, l'on
vit même des peuples érigés en Nation cohabiter dans le même
Empire (vers sa fin, l'Empire austro-hongrois comprenait une
nation "hongroise", une nation "allemande"
et divers peuples slaves).
Notons
enfin que, de notre point de vue, il n'existe pas de souverain
européen, mais bien des institutions européennes qui agissent
avec le consentement de plusieurs nations.
Droit
de vote ou citoyenneté
Par
ailleurs, se pose aujourd'hui la question du droit de vote
des étrangers. Nos dirigeants se disputent pour savoir si
nous octroierons le droit de vote aux seuls Européens, et
sous quelles conditions, ou si nous l'étendrons aux ressortissants
non-européens. A notre avis, le problème est mal posé. En
effet, le droit de vote, réduit aux communales qui plus est,
n'est jamais qu'une part de l'indivisible citoyenneté, qu'on
la dissèque ainsi en créant des sous-catégories dans la société
nous semble malsain, car cela nuit à l'unité de la nation
en dégradant le principe d'égalité des citoyens devant la
Loi. De plus, la citoyenneté implique aussi des devoirs dont
le respect garantit nos droits. Dans le débat, d'aucuns proposent
d'accorder la citoyenneté belge plutôt que le droit de vote.
Sans hésiter, nous allons plus loin en soutenant un projet
de citoyenneté européenne. Dans cette entreprise, nous nous
appuyons; d'une part, sur l'oeuvre majeure (3) d'un grand
penseur politique, Otto BAUER, le chef de file de l'école
austro-marxiste; d'autre part, sur un précédent historique
: le concept de double citoyenneté dans l'Empire romain.
Otto
BAUER articulait sa thèse autour du concept de "communauté
de destin" grâce auquel il donna une nouvelle définition
de la Nation. Selon lui, la culture et la psychologie permettent
de distinguer un peuple d'un autre, mais ces caractères sont
eux-mêmes déterminés par l'Histoire. Suivant ses vues, le
peuple ne se définit plus par une appartenance ethnique, une
communauté de langue, l'occupation d'un territoire ou en termes
de liens économiques, mais bien comme un groupe d'hommes historiquement
liés par le sort. Dès lors, dans cet esprit, les habitants
d'une cité cosmopolite, issus d'origines diverses mais vivant
ensemble, peuvent fort bien, dans certaines circonstances
historiques, former une nation. Evidemment, il existe une
interaction permanente entre le"caractère"et le
destin d'un peuple, puisque le premier conditionne la manière
de réagir aux événements extérieurs, aussi la nation est-elle
en perpétuel devenir.
Ainsi,
BAUER justifiait le maintien d'un Etat austro-hongrois par
la communauté de destin qui liait ses peuples depuis des siècles.
Une législation fédérale aurait protégé les différentes minorités
et garanti l'égalité absolue des citoyens devant la Loi qu'il
considérait comme la condition sine qua non de la bonne intelligence
des peuples au sein de l'Etat.
Dans cette perspective, la conscience du passé partagé n'exclut
pas le désir d'un avenir commun. Pour notre part, nous aspirons
à une nation européenne dans laquelle fusionneraient les peuples
européens.
Certaines
formes d'Etats, comme les Empires, exigent une relative unité
légale, mais admettent la diversité des coutumes locales qui
règlent le droit privé. Dans l'Empire romain, il existait
même un principe de double citoyenneté. Jusqu'à l'édit de
CARACALLA (212 ap. J.C.), la citoyenneté romaine se surimposait
à l'origo, l'appartenance à son peuple. Evidemment la première
conservait l'éminence sur la seconde. Néanmoins, le Romain
pouvait recourir, selon les circonstances, soit au droit romain
soit aux lois locales. Lorsque l'empereur CARACALLA donna
la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'Empire,
ceux-ci conservèrent néanmoins leur origo (4). Aussi pensons-nous,
qu'il serait possible de créer une citoyenneté européenne
qui, durant une période transitoire, coexisterait avec les
citoyennetés des Etats membres. En effet, l'homme n'appartient
qu'à un seul peuple, mais il peut élire deux nations, du moins
dans la mesure où leurs lois ne se contredisent point et à
la condition qu'on établît une hiérarchie entre ses deux citoyennetés
et que l'on donnât la prééminence à l'européenne.
Frédéric
KISTERS
(1)
Idiosyncrasie : tempérament personnel
Sur l'abbé SIEYES cfr BREDIN (Jean-Denis),
(2)
SIEYES, La clé de la révolution française, Paris, 1988, 604
p.
(3)
BAUER (Otto), Die Nationalitätfrage und die Sozialdemokratie,
Vienne, 1924, (1er éd. 1907), XXX-576 p. (Marx Studien, IV).
Edition française : ID. , La question des nationalités et
la social-démocratie, Paris-Montréal, 1987, 2 tomes, 594 p.
(4)
JACQUES (François) et SCHEID (John), Rome et l'intégration
de l'empire (44 av. J.C. - 260 ap. J.C.), tome 1 Les structures
de l'empire romain, Paris, 2e éd. 1992 (1er : 1990), p. 209-219
et 272-289 (Nouvelle Clio. L'Histoire et ses problèmes).
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