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DEVENIR 16 |
Il est une tradition hélas bien ancrée chez
les Thiois de langue française de nier jusqu’à un degré
relevant de la psychanalyse leur grande et belle part germanique. Meurtre
de l’ancêtre abhorré mais secrètement vénéré,
séquelle de l’antigermanisme d’après-guerre qui voit des Teutons
casqués partout, désespérant mimétisme des singeries
idéologiques à la mode du côté de Paris,…
Choisissez! De toute façon, n’en déplaise aux inquisiteurs,
notre sang est aussi germanique que celtique. Notre sang et notre culture
: dans les contes et légendes, le folklore aux fêtes grandes
pourvoyeuses de géants et dragons, l’imaginaire se rattachant aux
animaux, le nom des villes et villages. Cette présence germanique
est une réalité, perceptible pour ceux qui s’en donnent la peine.
Même certains de nos ducs se réclamaient de généalogies
nordiques…
Contes, légendes,
sagas
Les innombrables tribus germaniques qui, à travers l’histoire de
l’Europe, ont émigré sur l’ensemble du continent, ont drainé
avec elles, sous une forme «dégradée» en contes
ou en légendes, des éléments de la mythologie nordique,
celle-là même que la civilisation des Vikings, conservatoire
authentique, préservait et vivait encore au moment de leurs incursions
vers le sud. Les peuples germaniques ayant foulé le sol de l’ancienne
Belgique ont donc eux aussi imprégné notre imaginaire. D’aucuns
pensent même que pas mal de ces légendes, par la force des
choses devenues européennes, - Lohengrin, le Chevalier au Cygne,
les Quatre fils Heymon ou encore les récits mettant en scène
des filles de rois réduites à l’état de servantes -
étaient particulièrement vivaces chez nous, preuve de la forte
présence germanique, sinon ethnique, à tout le moins culturelle
et religieuse. Citons encore la saga de Danhuyser (le Tannhauser allemand)
et Eckhout, deux «héros» confrontés à Vrouw
Vreke, personnage mythologique mi-déesse mi-sorcière multifonctionnelle
qui, sous de multiples dénominations - telles Frau Holle et
Perchta ou Berchta -, est omniprésente dans l’aire «teutonique».
(1) La version la plus ancienne de ce récit, en vers, aurait été
rédigée dans un mélange de flamand et de dialecte suisse.
Au 19è siècle, l’histoire de Danhuyser et Eckhout s’avérait
encore très populaire dans le Brabant et le Limbourg. La Chanson
des Niebelungen, œuvre archétypale de la germanité, est peut-être
même originellement belge. A côté de ces sagas et légendes,
dont le souvenir a été plus ou moins conservé à
travers les vicissitudes temporelles, combien d’autres histoires témoignant
de la parenté germanique n’ont-elles pas été effacées
des mémoires?
Folklore, fête, carnaval
Moment critique de l’année, la période carnavalesque nous
offre aussi bon nombre de réminiscences germaniques. Les géants
qui pullulent dans les cortèges se rattachent sans conteste
à la mythologie nordique. Lors de ces premières victoires
de l’année solaire sur les ténèbres hivernales, ils sont
nombreux à défiler en tête des cortèges. L’effort
physique qu’un homme doit fournir pour porter leur carcasse de bois
et de tissus, est un bel hommage à ces personnages eddiques, réminiscence
fascinante d’un temps où, selon les récits fondateurs des Indo-Européens,
ils régnaient en maîtres. Cyclopes, Fomoirés, Trolls
et autres géants du givre; autant de représentants de cette
race antérieure qui, en définitive, en vint à symboliser
l’ère païenne. Coremans, dans l’Année de l’Ancienne Belgique
(Bruxelles, 1844) nous en parle en ces termes émouvants : «Le
caractère mythique de nos géants de la dernière époque,
est un mélange de bonté et de méchanceté, de
gaieté et de tristesse. Ils pressentent que leur temps va être
passé, qu’ils devront se retirer dans l’intérieur des montagnes
avec leurs protecteurs les dieux. Quelque chose de lugubre et de désolant
plane sur ce vieux monde qui va périr». Mais leur plus belle
survivance n’est-elle pas finalement dans les contes?
Les dragons, quant à eux, nous amènent directement au symbolisme
des saisons, la créature incarnant en général le dernier
défenseur de l’hiver. Descendants du Jormungand, le serpent
entourant le monde du milieu Mitgard, il est au centre de bon nombre de fêtes
liées en particulier à une ville (notamment le Doudou, à
Mons).
Sous la chrétienté, le Sigurd exécuteur de
Fafnir devient en quelque sorte Saint-Michel associé à l'image
du dragon mis à mort.
Citation :
«Les missionnaires chrétiens […] s’indignèrent de
ne trouver chez nous que la fierté, la valeur, l’instinct de sauvage
liberté que le paganisme de Wodan et de Freja développait chez
ses sectateurs. […] …terre infertile pour la semence évangélique
[…].» (L’Année de l’Ancienne Belgique, Docteur Coremans, Bruxelles,
1844)
Animaux
Parmi les animaux les plus chargés en passé germanique,
le chat se taille une belle place dans nos régions. Il est resté
associé à la déesse Freya en ce que des chats blancs
tiraient son char. Dès lors, c’est très naturellement, et malgré
la persistance de la vénération de cette divinité parmi
le peuple, que les chats ont fini par symboliser l’ancien culte,
un culte synonyme de sorcières et d’amours coupables. Le chat incarnera
une malédiction issue du passé païen. Rien d’étonnant
à ce qu’à Ypres, il fut un temps où on les précipitait
des tours ou les brûlait lors de la Saint-Jean.
Le coq est également devenu un animal maudit. Planté comme
girouette au sommet des églises ou considéré comme animal
de sorcellerie, il est bien loin du coq à crête d’or qui réveille
les héros dans l’Edda. Toutefois, on considéra longtemps son
chant comme un moyen de chasser les mauvais esprits. Rappelons-nous aussi
que ce volatile est l’animal de l’aurore par excellence, le trait d’union
entre la période du ciel nocturne et celle du ciel diurne (2).
Citons encore le cheval, dont le caractère sacré se manifestait
notamment dans les sacrifices d’équidés destinés à
apaiser les mauvais esprits. Nos ancêtres ne se privaient apparemment
pas de manger du cheval; ce fait-là distinguait les païens des
autres. Le cheval apparaît aussi régulièrement dans nos
sagas et contes. On peut y voir, comme dans les récits relatifs au
cheval Baillard, une réminiscence de Sleipnir, le coursier d’Odin.
La figure du Saint Hubert ardennais, quant à lui, en tant que passeur
d’âmes se décrypte en relation avec le cerf, animal psychopompe
(c’est-à-dire conducteur des âmes des morts) dont il aurait
fait la rencontre. Dans ces mêmes récits, le loup, animal odinique,
a été démonisé. Là encore, on peut repérer
les traces historiques du passage progressif et complexe du paganisme au
christianisme. Mentionnons aussi les chasses sauvages, équipées
fantastiques de morts chevauchant d’immenses coursiers et menées par
un conducteur mythique. Qui pourrait être l’homme sauvage légendaire
issu du panthéon celtique indo-européen mais qui s’avère
plus fréquemment être Odin.
Lieux, généalogies mythiques
Les lieux ayant été dénommés d’après
une divinité du panthéon germanique ne sont pas rares en Belgique.
En dépit des pertes inestimables dues au temps, à la versatilité
des hommes qui brûlent aisément ce qu’ils ont vénéré
pendant des lustres. Parmi les noms de localités, citons Wodecq (en
Wallonie), qui signifierait «chêne de Wotan». Thorout (bois
de Thor), Thorembais (ruisseau de Thor), Freyeneux (hauteur de Freyja). D’autres
sites ne portent pas de nom «typé» mais d’anciennes chroniques
nous indiquent que nos ancêtres les y vénéraient.
Odin (ou Wodan/Wotan) aurait fait l’objet de cultes à Louvain,
Anvers et Namur. On peut ajouter à cette liste, sans doute de très
nombreux lieux-dits, forêts et collines.
Les ducs de Brabant, dit-on aussi, aimaient à rattacher leurs origines
à Wotan, tout en y substituant Priam, par influence romaine et grecque.
Il en était de même pour beaucoup de tribus germaniques. Theodoric
le Grand (6ème siècle), roi illustre et Goth de la branche
des Amales, était rattaché à Gaut, divinité assimilée
aux Ases, via une succession d’ancêtres mythico-divins, puis parfaitement
réels. La divinisation de l’ascendance, soit païenne (panthéon
romain, grec, germanique), soit chrétienne (Ancien Testament) se retrouve
en fait dans de nombreux récits relatifs aux sociétés
indo-européennes.
L’entrelac pagano-chrétien
«Peu de sagas ont une pensée aussi profonde et offrent mieux
les idées de l’époque de transition païenne-chrétienne
que celle-là».Coremans évoque par ce propos le récit
de Danhuyser, ce «héros» tiraillé entre sa passion
pour la Vrouw Vreke païenne et son attachement spirituel à la
Notre-Dame chrétienne.
Danhuyser succombe à la «tentation charnelle» de la
belle Vreke (ou Holda). Il y a de quoi! On la décrit souvent comme
une jeune femme d’une merveilleuse beauté: «Elle a de longs
cheveux d’or, brillants comme le soleil, et un corps blanc comme la neige.
Elle porte une longue robe blanche, et un voile dissimule en partie son visage.
Une lumière diffuse émane de sa personne.» (3)
Mais cette victoire apparente est sans doute celle de l’Europe, dont la
spiritualité originelle a pu se conserver grâce à cette
osmose, cette fusion d’éléments de l’antique et du nouveau
culte. On constate le même phénomène pour la composante
celtique de notre héritage avec le cycle du Graal mêlant éléments
païens et chrétiens.
Conclusion
L’influence des cultures germaniques, du fait de la composante ethnique
ou par contact culturel ou de type commercial - pendant longtemps, le bassin
mosan fut tourné vers le monde germanique sur le plan politique, économique
et religieux - s’est prolongée à travers les différentes
époques historiques, dans un jeu incessant de ressac et d’avancée
en fonction de l’influence romane. Automatiquement suspecte pour les uns,
adulée par les autres, la présence germanique n’en reste pas
moins un fait historique incontestable. Il devrait être sinon
un facteur décisif aujourd’hui encore, au moins un exemple à
suivre dans la manière dont l’homme travaille, conçoit sa
vie et ses rapports avec les membres de sa communauté et la nature,
ou encore délègue à certains la gestion de la cité.
Dans la société des Belges (deuxième moitié
du 1er millénaire avant l’ère chrétienne) - Celtes
germanisés ou Germains celtisés - les rois, assistés
d’une assemblée d’hommes libres, étaient craints et respectés
pour un ensemble de qualités difficilement détectables chez
les régnants d’aujourd’hui, qu’ils soient souverains ou présidents.
Le prêt-à-penser multiculturaliste enjoint à l’Européen
de rogner puis couper ses racines - comme le fait le serpent de Midgard avec
celles du frêne Yggdrasil. Opposons-lui la sagesse d’Odin, la fermeté
de Thor, et la vitalité de Freyr (dieu de la fertilité)
et Freya, figures incontournables qui peuplaient le quotidien comme l’imaginaire
de nos lointains parents.
Ferg
(1)A consulter : les remarquables dossiers consacrés
en 1983 par la revue « GRECE Traditions » à Frau Holle
et réédité dans l’ouvrage « Les Traditions d’Europe
» en 1996.
(2) Sur les notions de ciel diurne et ciel nocturne :
« La Religion cosmique des Indo-Européens », de Jean
Haudry, éditions Arché, Milan , ainsi que « Celtes et
Indo-Européens, entretien avec Philippe Jouet » dans Antaios
XV, Bruxelles, 1999. Cet entretien comporte également une remarquable
synthèse sur la question des origines des Indo-Européens et
sur les Celtes. (Pour tout renseignement : Antaios, 168 rue Washington, bte
2, 1050 Bruxelles - e-mail : antaios_bru@hotmail.com
)
(3) « Les Traditions d’Europe », G/T 26, p.13,
1996)
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