Les passionnés de voyage, les accros des livres,
tous ceux qui fréquentent petites librairies ou supermarchés
de l'écrit l'auront remarqué: pour extraire le leur
de la multitude de guides de voyage existant, les éditeurs de guides
rivalisent de couleurs vives et de photos chatoyantes pour la jaquette de
leur ouvrage, afin d'attirer l'œil du chaland. Ces derniers mois, cependant,
un de ces livres se faisait plutôt remarquer par sa couverture en noir
et blanc. Mais qu'avait donc fait le Guide du Routard consacré à
l'Autriche, pour subir ce coquin de sort?
On aurait pu croire à une étourderie lors du bon à
tirer, ou à une cessation concertée du travail (comme on dit
pudiquement) des coloristes de l'imprimerie. La vérité est
ailleurs, et est surtout consternante: figurez-vous qu'il y a bientôt
un an de cela, l'Autriche, profitant d'une des faiblesses de la démocratie,
le vote à bulletins secrets, a eu le toupet de porter au pouvoir
(partagé), quelques ultra-libéraux se réclamant plus
ou moins du nationalisme. S'il s'agissait d'une de ces pittoresques contrées
bananières où le moindre illettré, dûment armé,
s'autoproclame Guide de la Nation, se fait plébisciter avec 99,9%
des voix avant de se faire éjecter par plus analphabète que
lui, ça aurait pu encore passer ! Mais là ! En plein cœur de
notre Vieux Continent , et surtout de notre nouvel état-européen-libéral-supra-national!
C'était la goutte d'eau qui mettait le feu aux poudres, l'étincelle
qui faisait déborder le vase, les mesures de rétorsion allaient
pleuvoir, on allait voir ce qu'on allait voir, le Concorde n'atterrirait
plus à l'aéroport de Vienne (à l'époque il n'allait
pas encore directement à l'hôtel), et les ministres ne serreraient
plus les mains de la Bête, même si par ailleurs on pouvait danser
avec le dictateur chinois. Nous ne reviendrons pas sur la rivalité
navrante et l'ingéniosité pitoyable que déployèrent
la Belgique et la France pour prendre la tête de la lutte du Monde
contre l'Immonde, mais nous en extrairons ce qui en est sans doute une des
plus mesquines illustrations.
L'idée qu'un gros quart des électeurs d'une petite république
d'Europe ait pu vouloir affirmer son goût des traditions, rejeter le
mondialisme et montrer son dédain vis-à-vis des magouilles
d'une certaine classe politique, autrement que par un vote "alternatif" (comprenez
d'extrême-gauche), était tout bonnement insupportable aux yeux
des "intellectuels" (c'est-à-dire des prétentieux qui s'arrogent
le droit de penser en lieu et place des citoyens ordinaires). Les professionnels
de la chose, en veille médiatique depuis que le nationalisme français
avait implosé (c'était récent), et que son homologue
belge était moribond (c'était plus ancien), n'attendaient que
l'occasion de pouvoir gesticuler de plus belle. Dans le monde de l'édition
et des guides de voyage, un des chefs de file de l'anti-nationalisme s'appelle
le Guide du Routard, publié par les éditions Hachette. Depuis
plus d'un quart de siècle qu'il existe, il ne manque jamais une occasion,
fût-ce la plus insignifiante, de fustiger tout ce qui n'est pas internationaliste,
trotskiste, anarchiste, communiste ou tiers-mondiste. Ce qui se comprend
aisément quand on sait que cette collection a été co-fondée
par un nostalgique de Mai 68 et du mouvement hippie, et a pour rédacteur
en chef quelqu'un qui n'a jamais renié un engagement d'extrême-gauche.
Pour ceux qui seraient intéressés par le parcours édifiant
des deux précités et de leurs collaborateurs, on peut se référer
au livre "Génération Routard", de Philippe Gloaguen (le co-fondateur
en question) et Patrice Trapier, aux éditions J.-C. Lattès,
on doit encore pouvoir l'emprunter dans certaines médiathèques
roses et rouges. Il semblait donc naturel qu'à l'occasion, le Routard
exprime son refus de reconnaître l'expression du suffrage universel.
Ayant à l'origine occupé une place vacante entre des guides
assez élitistes et d'autres plus tournés vers le tourisme automobile
de masse, il a su conquérir une clientèle pas spécialement
fortunée qui souhaitait néanmoins découvrir le monde.
Le succès aidant, le routard qui figure sur la couverture de chaque
ouvrage aura les cheveux raccourcis, puis une tenue moins baba-cool.
Le guide ne sera plus l'apanage des sacs à dos, mais il deviendra
du dernier chic, pour les branchés gauche-caviar, de le mettre dans
la boite à gants de la Golf ou de la Benz. On y trouvera entre autres
et au hasard des éditions, les coordonnées d'un restaurant
dont le patron collecte des cordes de guitare pour envoyer au Nicaragua, mais
aussi une citation sur la musique, "Le swing est juif mais le jazz est nègre",
citation attribuée à... Philippe Pétain ! Son ton libertaire
et moralisateur en consterne plus d'un, comme le magazine du Conseil Général
(pour les non-initiés, l'assemblée au niveau du Département)
du Nord, qui qualifie le tout nouveau Routard Nord-Pas-de-Calais comme étant
"complètement subjectif et loin d'être exhaustif". Exemple de
bourrage de crâne jusqu'à la nausée: dans un volume consacré
à l'Afrique noire, 8 des 10 pays visités se font épingler
à la rubrique "droits de l'homme"; on y retrouve à chaque fois
la même phrase, mot pour mot, indiquant que la France est "également"
peu regardante en la matière (bonjour la comparaison...), suivie les
huit fois par l'adresse de la Fédération Internationale des
Droits de l'Homme, à laquelle succède le même nombre
de fois celle d'Amnesty International ! Les résumés historiques
de chaque pays, dont nous devons reconnaître l'excellente concision,
sont bien évidemment orientés, ce sont toujours les affreux
militaires qui font des putschs contre le bon peuple avide d'utopie marxiste,
les vilains colons qui sont venus piller sans scrupules et sans contrepartie,
etc... Mais le gauchisme libertaire a ses limites, et on ne réagit
pas avec l'enthousiasme et le quasi-bénévolat du début
quand on pilote une machine qui pèse plus d'une dizaine de millions
d'euros en chiffre d'affaires, et qu'on diffuse un million et demi d'exemplaires
chaque année. Les inévitables produits dérivés
ont donc fait leur apparition, agendas, disques, mais aussi "le Polar du
Routard", ouvrage collectif (chaque titre est l'œuvre d'un écrivain
différent) qui met en scène un reporter fictif envoyé
aux quatre coins du globe, pour le compte du Routard, pour y glaner les adresses
et tuyaux qui composeront le guide. Précisons que, pour rester dans
la mouvance "melting-potes", ce jeune reporter est un "Français de
souche tuniso-bretonne". Et que chaque voyage sera l'occasion d'aventures
rocambolesques, avec, bien entendu, un petit couplet sur les vilains fachos.
Pour vous éviter de gaspiller votre argent (pas un franc pour qui
crache sur les nôtres, ce devrait systématiquement être
notre "identitaire way-of-life"), nous avons parcouru cet ouvrage. Le guide
"Autriche" du Routard se retrouve donc avec une couverture en noir et blanc,
avec, dans le coin inférieur droit, une dédicace pour tous
les Autrichiens n'ayant pas voté pour Haider. Au dos, une carte du
Pays, sans les frontières régionales, mais sur laquelle une
région est colorée en... noir. Il s'agit bien sûr de la
Carinthie, gouverné par le Mal absolu, Jörg Haider lui-même!
Le plus délirant se trouve à l'intérieur, l'explication
enfin révélée au profane: "Le routard d'Autriche retrouvera
ses couleurs lorsque les nuages noirs du fascisme auront quitté la
terre de Zweig, de Freud et de Mozart". En plus de cela, une page et demie
sur les six consacrées aux 2000 ans d'Histoire autrichienne n'ont
trait qu'aux récentes élections et à Jörg Haider…
trouble obsessionnel caractérisé! Comble de l'absurde, à
cela s'ajoute une autre page et demie encore consacrée à ce
sujet dans la rubrique "droits de l'homme". A titre de comparaison, les pires
pays de sauvages, connus pour la violation répétée des
droits élémentaires, ne se voient épinglés que
sur quelques lignes. On frise la paranoïa schizophrène aiguë!
Chacun ses affinités, même si Haider n'est pas notre idéal,
mais l'on notera à ce sujet que les guides sur la Birmanie, le Viêt-nam,
Istanbul ou Cuba, par exemple, ont gardés, eux, leurs belles couleurs
de couverture. Les connaisseurs apprécieront! Pas de guides encore
sur la Chine, l'Iran, le Pakistan ou l'Afghanistan, mais nous parions sans
crainte que ces ouvrages sur des pays très respectueux des Droits
de l'Homme bénéficieraient d'une certaine mansuétude
qui n'a pas été accordée au pays d'Arnold Schwarzenegger.
Comme nous parierons que d'autres guides de cette collection, régionaux
ou nationaux, bénéficieront dans les années à
venir de la même décoloration, eu égard à la progression
du mouvement identitaire européen, toujours occultée par ces
"intellectuels" dont nous parlions plus haut, mais bien réelle et
pas forcément toujours à droite. Il y a quelque temps un film
américain racontait l'histoire de deux jeunes remontant quelques décennies
en arrière et y retrouvant un monde en noir et blanc. Ce film s'appelait
"Pleasantville". Il nous serait très plaisant de voir ces bouquins-là
complètement en noir et blanc.
Edmond Blacadeur