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  DEVENIR 16


Le guide du routard se fait porter pâle !




Les passionnés de voyage, les accros des livres, tous ceux qui fréquentent petites librairies ou supermarchés de l'écrit  l'auront remarqué: pour extraire le leur de la multitude de guides de voyage existant, les éditeurs de guides rivalisent de couleurs vives et de photos chatoyantes pour la jaquette de leur ouvrage, afin d'attirer l'œil du chaland. Ces derniers mois, cependant, un de ces livres se faisait plutôt remarquer par sa couverture en noir et blanc. Mais qu'avait donc fait le Guide du Routard consacré à l'Autriche, pour subir ce coquin de sort?



On aurait pu croire à une étourderie lors du bon à tirer, ou à une cessation concertée du travail (comme on dit pudiquement) des coloristes de l'imprimerie. La vérité est ailleurs, et est surtout consternante: figurez-vous qu'il y a bientôt un an de cela, l'Autriche, profitant d'une des faiblesses de la démocratie, le vote à bulletins secrets, a eu le toupet de porter au pouvoir (partagé), quelques ultra-libéraux se réclamant plus ou moins du nationalisme. S'il s'agissait d'une de ces pittoresques contrées bananières où le moindre illettré, dûment armé, s'autoproclame Guide de la Nation, se fait plébisciter avec 99,9% des voix avant de se faire éjecter par plus analphabète que lui, ça aurait pu encore passer ! Mais là ! En plein cœur de notre Vieux Continent , et surtout de notre nouvel état-européen-libéral-supra-national! C'était la goutte d'eau qui mettait le feu aux poudres, l'étincelle qui faisait déborder le vase, les mesures de rétorsion allaient pleuvoir, on allait voir ce qu'on allait voir, le Concorde n'atterrirait plus à l'aéroport de Vienne (à l'époque il n'allait pas encore directement à l'hôtel), et les ministres ne serreraient plus les mains de la Bête, même si par ailleurs on pouvait danser avec le dictateur chinois. Nous ne reviendrons pas sur la rivalité navrante et l'ingéniosité pitoyable que déployèrent la Belgique et la France pour prendre la tête de la lutte du Monde contre l'Immonde, mais nous en extrairons ce qui en est sans doute une des plus mesquines illustrations.

L'idée qu'un gros quart des électeurs d'une petite république d'Europe ait pu vouloir affirmer son goût des traditions, rejeter le mondialisme et montrer son dédain vis-à-vis des magouilles d'une certaine classe politique, autrement que par un vote "alternatif" (comprenez d'extrême-gauche), était tout bonnement insupportable aux yeux des "intellectuels" (c'est-à-dire des prétentieux qui s'arrogent le droit de penser en lieu et place des citoyens ordinaires). Les professionnels de la chose, en veille médiatique depuis que le nationalisme français avait implosé (c'était récent), et que son homologue belge était moribond (c'était plus ancien), n'attendaient que l'occasion de pouvoir gesticuler de plus belle. Dans le monde de l'édition et des guides de voyage, un des chefs de file de l'anti-nationalisme s'appelle le Guide du Routard, publié par les éditions Hachette. Depuis plus d'un quart de siècle qu'il existe, il ne manque jamais une occasion, fût-ce la plus insignifiante, de fustiger tout ce qui n'est pas internationaliste, trotskiste, anarchiste, communiste ou tiers-mondiste. Ce qui se comprend aisément quand on sait que cette collection a été co-fondée par un nostalgique de Mai 68 et du mouvement hippie, et a pour rédacteur en chef quelqu'un qui n'a jamais renié un engagement d'extrême-gauche. Pour ceux qui seraient intéressés par le parcours édifiant des deux précités et de leurs collaborateurs, on peut se référer au livre "Génération Routard", de Philippe Gloaguen (le co-fondateur en question) et Patrice Trapier, aux éditions J.-C. Lattès, on doit encore pouvoir l'emprunter dans certaines médiathèques roses et rouges. Il semblait donc naturel qu'à l'occasion, le Routard exprime son refus de reconnaître l'expression du suffrage universel. 

Ayant à l'origine occupé une place vacante entre des guides assez élitistes et d'autres plus tournés vers le tourisme automobile de masse, il a su conquérir une clientèle pas spécialement fortunée qui souhaitait néanmoins découvrir le monde. Le succès aidant, le routard qui figure sur la couverture de chaque ouvrage aura les cheveux raccourcis, puis une tenue moins baba-cool.  Le guide ne sera plus l'apanage des sacs à dos, mais il deviendra du dernier chic, pour les branchés gauche-caviar, de le mettre dans la boite à gants de la Golf ou de la Benz. On y trouvera entre autres et au hasard des éditions, les coordonnées d'un restaurant dont le patron collecte des cordes de guitare pour envoyer au Nicaragua, mais aussi une citation sur la musique, "Le swing est juif mais le jazz est nègre", citation attribuée à... Philippe Pétain ! Son ton libertaire et moralisateur en consterne plus d'un, comme le magazine du Conseil Général (pour les non-initiés, l'assemblée au niveau du Département) du Nord, qui qualifie le tout nouveau Routard Nord-Pas-de-Calais comme étant "complètement subjectif et loin d'être exhaustif". Exemple de bourrage de crâne jusqu'à la nausée: dans un volume consacré à l'Afrique noire, 8 des 10 pays visités se font épingler à la rubrique "droits de l'homme"; on y retrouve à chaque fois la même phrase, mot pour mot, indiquant que la France est "également" peu regardante en la matière (bonjour la comparaison...), suivie les huit fois par l'adresse de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, à laquelle succède le même nombre de fois celle d'Amnesty International ! Les résumés historiques de chaque pays, dont nous devons reconnaître l'excellente concision, sont bien évidemment orientés, ce sont toujours les affreux militaires qui font des putschs contre le bon peuple avide d'utopie marxiste, les vilains colons qui sont venus piller sans scrupules et sans contrepartie, etc... Mais le gauchisme libertaire a ses limites, et on ne réagit pas avec l'enthousiasme et le quasi-bénévolat du début quand on pilote une machine qui pèse plus d'une dizaine de millions d'euros en chiffre d'affaires, et qu'on diffuse un million et demi d'exemplaires chaque année. Les inévitables produits dérivés ont donc fait leur apparition, agendas, disques, mais aussi "le Polar du Routard", ouvrage collectif (chaque titre est l'œuvre d'un écrivain différent) qui met en scène un reporter fictif envoyé aux quatre coins du globe, pour le compte du Routard, pour y glaner les adresses et tuyaux qui composeront le guide. Précisons que, pour rester dans la mouvance "melting-potes", ce jeune reporter est un "Français de souche tuniso-bretonne". Et que chaque voyage sera l'occasion d'aventures rocambolesques, avec, bien entendu, un petit couplet sur les vilains fachos. 

Pour vous éviter de gaspiller votre argent (pas un franc pour qui crache sur les nôtres, ce devrait systématiquement être notre "identitaire way-of-life"), nous avons parcouru cet ouvrage. Le guide "Autriche" du Routard se retrouve donc avec une couverture en noir et blanc, avec, dans le coin inférieur droit, une dédicace pour tous les Autrichiens n'ayant pas voté pour Haider. Au dos, une carte du Pays, sans les frontières régionales, mais sur laquelle une région est colorée en... noir. Il s'agit bien sûr de la Carinthie, gouverné par le Mal absolu, Jörg Haider lui-même!  Le plus délirant se trouve à l'intérieur, l'explication enfin révélée au profane: "Le routard d'Autriche retrouvera ses couleurs lorsque les nuages noirs du fascisme auront quitté la terre de Zweig, de Freud et de Mozart". En plus de cela, une page et demie sur les six consacrées aux 2000 ans d'Histoire autrichienne n'ont trait qu'aux récentes élections et à Jörg Haider… trouble obsessionnel caractérisé! Comble de l'absurde, à cela s'ajoute une autre page et demie encore consacrée à ce sujet dans la rubrique "droits de l'homme". A titre de comparaison, les pires pays de sauvages, connus pour la violation répétée des droits élémentaires, ne se voient épinglés que sur quelques lignes. On frise la paranoïa schizophrène aiguë!


Chacun ses affinités, même si Haider n'est pas notre idéal, mais l'on notera à ce sujet que les guides sur la Birmanie, le Viêt-nam, Istanbul ou Cuba, par exemple, ont gardés, eux, leurs belles couleurs de couverture. Les connaisseurs apprécieront! Pas de guides encore sur la Chine, l'Iran, le Pakistan ou l'Afghanistan, mais nous parions sans crainte que ces ouvrages sur des pays très respectueux des Droits de l'Homme bénéficieraient d'une certaine mansuétude qui n'a pas été accordée au pays d'Arnold Schwarzenegger. Comme nous parierons que d'autres guides de cette collection, régionaux ou nationaux, bénéficieront dans les années à venir de la même décoloration, eu égard à la progression du mouvement identitaire européen, toujours occultée par ces "intellectuels" dont nous parlions plus haut, mais bien réelle et  pas forcément toujours à droite. Il y a quelque temps un film américain racontait l'histoire de deux jeunes remontant quelques décennies en arrière et y retrouvant un monde en noir et blanc. Ce film s'appelait "Pleasantville". Il nous serait très plaisant de voir ces bouquins-là complètement en noir et blanc.



Edmond Blacadeur