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  DEVENIR 17


Immigration, Islam, choc des civilisations




Entretien avec Robert Steuckers (propos recueillis par Jean-Charles Van Zee)


Né en 1956 à Uccle, Robert Steuckers est diplômé de langues anglaise et allemande. Intéressé par la politique, en marge des ronrons conventionnels, il est attiré dès 1973 par la "nouvelle droite", dont il suit les travaux avec ses amis. Il adhère au GRECE en 1980, travaille en 1981 à la rédaction de la revue "Nouvelle école", puis quitte le mouvement en décembre 1981, à la suite de désaccords sur les méthodes de travail. Il fonde avec le regretté Jean van der Taelen (1917-1996), le groupe EROE ("Etudes, Recherches et Orientations Européennes") et la revue Vouloir en 1983. De 1989 à 1992, il anime à nouveau le GRECE en France, parallèlement à ses activités en Belgique. Aux conférences et aux publications s'ajoute un séminaire annuel international qui se tiendra de 1985 à 1992. En 1993, il fonde avec Gilbert Sincyr le groupe "Synergies européennes", qui remplace les séminaires d'EROE par une université d'été annuelle et publie un bimestriel "Nouvelles de Synergies européennes" et un bulletin d'informations géopolitiques mensuel, "Au fil de l'épée". Dans ce contexte "Vouloir" est devenu un dossier annuel

1.On constate une multiplication ou une activation des zones traditionnelles de confrontation entre l'Islam et les autres zones civilisationnelles: Asie Centrale, Balkans, Caucase, Afrique. Comment expliquer ce réveil musulman ?

Alexandre Del Valle, dans ses deux ouvrages, nous a clairement démontré que ce "réveil islamique", ou que la réactivation de la géopolitique panturquiste, est suscitée par les Etats-Unis. Le stratège et géopolitologue Zbigniew Brzezinski a développé toute une stratégie visant à détacher les zones musulmanes de l'ex-URSS de la nouvelle Russie, à mettre la main sur les richesses pétrolières et gazières qui s'y trouvent. Pour parvenir à cette fin, les Etats-Unis doivent contrôler le Golfe, renforcer l'alliance qui les lie à la Turquie, rendre l'Afghanistan impénétrable, conserver l'atout pakistanais dans leur jeu et sauvegarder les intérêts communs qui les lient à la monarchie saoudienne. Comme Brzezinski raisonne en termes d'histoire, il a constaté que l'Europe n'a pris son envol qu'au moment où elle a brisé le verrou ottoman aux XV° et XVI° siècles. Les Ottomans contrôlaient les détroits, l'Egypte, la Mer Noire et partiellement la Caspienne, toutes régions inaccessibles aux puissances européennes et à la Russie à l'époque. Pour maintenir l'Europe et la Russie dans un état d'infériorité stratégique, il faut limiter leur accès stratégique à ces zones clefs de la masse continentale eurasiatique. Certes, tout le monde musulman ne participe pas à cette stratégie: l'Irak en est exclu, l'Iran demeure encore et toujours un adversaire des Etats-Unis et un allié potentiel de la Russie. Les Palestiniens, chrétiens et musulmans, sont forcément hostiles à la nouvelle alliance entre Israël et la Turquie. Les Syriens voient d'un très mauvais œil la construction des barrages turcs en Anatolie, qui leur enlève une bonne partie de l'eau du Tigre et de l'Euphrate. Pour être exact, l'Europe et la Russie ne sont pas confrontées à un bloc musulman, mais à d'importantes puissances musulmanes alliées aux Etats-Unis, qui disposent d'atouts stratégiques, militaires et financiers redoutables. Sans l'appui des Etats-Unis et de l'argent saoudien, ce "réveil islamique" n'aurait pas été possible.

2. Le fait que l'Europe se soit ruée pour défendre le wahabitisme saoudien pendant la Guerre du Golfe et l'Islam balkanique lors des conflits qui ont agité l'ex-Yougoslavie, est donc, à vos yeux, un non-sens en terme de géopolitique et d'affinités civilisationnelles. Ne trouve-t-on pas le même aveuglément qu'au XVI° siècle, quand le roi de France, François Ier, s'allie au Sultan ottoman ?

Effectivement, l'Europe aurait été mieux inspirée si elle avait appuyé jadis les nationalismes arabes ou panarabes, théorisés par Michel Aflaq (fondateur du Baath syrien et irakien) ou Gamal Abdel Nasser, dont Saddam Hussein se veut un héritier. La défense du wahabitisme saoudien est en fait une défense du pétrole, dont la production et la distribution sont organisées par les puissances maritimes anglo-saxonnes. L'Europe n'a pourtant pas intérêt à accentuer ni même à prolonger dans le temps sa dépendance énergétique. La seule politique intelligente en Europe serait de trouver des énergies alternatives et de réduire graduellement l'usage des hydrocarbures. Ensuite, l'alliance possible avec l'Irak, dont le régime est assurément moderne et non pas archaïque comme en Arabie Saoudite ou au Koweit, aurait permis de prolonger les dynamiques industrielles européennes vers la Mésopotamie, axe d'expansion que les peuples européens connaissent depuis la préhistoire. Chaque fois que l'Europe est présente en Mésopotamie, elle déploie une énergie constructive dans le monde. Les périodes où les Européens sont absents de cette région hautement stratégique depuis la nuit des temps sont des périodes de ressac de la puissance de notre continent. La défense de l'Islam balkanique par les Etats-Unis découle tout droit de la doctrine Brzezinski, qui entend reconstituer le verrou ottoman qui coinçait jadis les Européens dans une impasse, le dos à l'Atlantique et à l'Arctique, non explorés à cette époque où le Nouveau Monde n'est pas encore connu. Autre objectif: tenir les grandes puissances européennes le plus loin possible du bassin oriental de la Méditerranée (Chypre et Suez). La participation de l'Europe au conflit du Golfe et au maintien des entités étatiques musulmanes dans les Balkans est effectivement un non-sens géopolitique. Quant à François Ier, je rappelle que sa haine pathologique à l'égard de notre Saint-Empire provient du fait que sa candidature au trône impérial romain-germanique a été refusée parce qu'il ne connaissait pas l'allemand, contrairement à Charles-Quint, né à Gand. François Ier a passé le reste de sa vie à se venger de l'Europe, dont le noyau était le Saint-Empire, en s'alliant systématiquement au Sultan, pour que celui-ci puisse détruire en toute quiétude les Etats centre-européens, comme la Croatie, la Hongrie et l'Autriche (siège de la famille impériale régnante). Pendant ce temps, François Ier consolidait ses positions en Lorraine impériale, en s'emparant des évêchés et places fortes de Verdun, Metz et Toul: il entamait ainsi le grignotage de notre frontière du Sud-Est. Le Saint-Empire était ainsi coincé entre les Ottomans qui entendaient contrôler tout le cours du Danube, et la France, qui voulait le Rhin, la Moselle et la Meuse.

3. La progression de l'Islam en Europe de l'Ouest n'est pas de même nature que les deux premières expansions musulmanes. Elle se réalise en temps de paix, un peu comme en Afrique du Sud, en Tanzanie ou en Indonésie. N'en est-elle pas que plus dangereuse ?

L'implantation de populations musulmanes en Europe après 1945 n'a pas été planifiée au départ des Etats musulmans. C'est un résultat indirect de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide. Avant 1939, les flux de populations à l'intérieur de l'Europe "coulaient", pour ainsi dire, d'Est en Ouest. Le réservoir de main-d'oeuvre était polonais, pour autant qu'il s'avérât nécessaire, car la démographie européenne n'était pas encore en recul. Le Rideau de fer a bloqué la voie naturelle et traditionnelle de l'immigration. Il a dès lors fallu se tourner vers le bassin méditerranéen: d'abord la rive nord, ensuite la rive sud, maghrébine et musulmane. Sans la coupure de Yalta, on n'aurait jamais fait appel à cette immigration sud-méditerranéenne. Cette immigration n'a d'ailleurs pas posé beaucoup de problèmes, tant que la haute conjoncture des "Trente Glorieuses" (1945-1975) a régné. Deux facteurs économiques ont contribué à problématiser la question immigrée; d'abord, l'effondrement des industries traditionnelles de l'Europe, qui absorbaient une grande quantité de main-d'oeuvre non spécialisée, comme les charbonnages, la sidérurgie, etc. Les Etats-Unis ont contribué à miner la viabilité économique de nos industries, rapidement remises sur pied après la seconde guerre mondiale et harmonisées par les règles de la CECA et de la CEE. Ensuite, facteur plus positif en un sens: l'industrie européenne des machines-outils et de l'automobile s'est automatisée et robotisée, réduisant du même coup le besoin de masses de main-d'oeuvre. Cependant, elles étaient là, bien présentes, et leur poids démographique s'était amplifié par l'arrivée des familles et le taux de fertilité naturelle de ces populations, encore animées de réflexes ruraux et religieux traditionnels. L'Europe se retrouve donc avec de fortes minorités musulmanes dans ses tissus urbains, mais sans pouvoir les intégrer par le travail. De plus, le Rideau de fer est tombé, réouvrant les voies classiques de migration au sein du continent européen. A terme, on risque même d'avoir des populations immigrées opposées les unes aux autres, sur un marché du travail réduit, où la concurrence est âpre. La responsabilité de cette situation aberrante incombe aux fausses élites politiques européennes, qui ont été incapables de prévoir et de gérer correctement l'économie du continent.

En Indonésie, pour ne citer qu'un seul des exemples que vous donnez dans votre question, le choc entre populations chrétiennes et musulmanes à Timor et entre Musulmans madurais et animistes dayaks de Bornéo dérive de la surpopulation de l'archipel indonésien. Ce choc se repère toutefois sur les voies naturelles d'expansion démographiques à la charnière de l'Asie insulaire et de l'Océanie, qui vont d'Ouest en Est, de la Malaisie aux îles du Pacifique.

4. Le fait musulman devient un fait politique en Europe. Peut-on imaginer à moyen terme une réaction de type "hindutva", à l'instar de celle des nationalistes hindous, qui revendiquent l'identité indienne pluri-millénaire contre la christianisation, le colonialisme britannique, l'islamisation partielle de vastes régions du sous-continent indien, l'américanisation des moeurs et l'idéologie moderniste et purement pragmatique du Parti du Congrès, au pouvoir depuis l'indépendance de l'Inde en 1947 ?

La simple présence de masses immigrées de confession musulmane dans nos cités constitue déjà en soi un fait politique. Ne fût-ce que parce que ces populations doivent être gérées au même titre que les autres: elles doivent avoir leurs approvisionnements en eau, en gaz, en électricité; elles sont un facteur quantitatif dans la programmation des transports publics et des systèmes éducatifs et scolaires, etc., tous domaines relevant de la politique. Comme ces populations ne sont plus intégrées dans les secteurs de pointe de l'économie, qui procuraient à l'Europe de gros dividendes, elles sont précarisées et cette précarité les conduit à réfléchir sur leur destin, leurs origines, leurs spécificités, mais non plus dans la joie de découvrir ses racines, mais dans l'aigreur d'être coupées de l'humus qui a donné la vie à ces racines jadis. C'est ainsi qu'on voit apparaître des phénomènes de crispation comme le sont l'intégrisme ou le fondamentalisme musulman dans nos pays. Loin de moi l'idée de critiquer la volonté des uns ou des autres de retrouver une certaine rigueur éthique et religieuse, mais force est de constater que ce fondamentalisme prend parfois des tournures fort agressives voire nihilistes face aux acquis de notre propre civilisation. C'est un drame. Car de telles attitudes placent leurs protagonistes en marge de la société. Et lorsqu'il y a des marginalisations de ce type, des replis sur soi, des enfermements hermétiques, la voie est libre à bon nombre de manipulations. Les exclus volontaires sont des cibles de choix pour les services qui entendent commettre des manipulations. Les intégrismes sont généralement financés par les Saoudiens, qui pratiquent un Islam sunnite, rendu extrêmement rigoriste par les doctrines wahabitiques, fort intolérante à l'égard des non musulmans. Or l'Arabie saoudite est un allié des Etats-Unis. Donc, en premier lieu, les services américains sont susceptibles de manipuler des intégristes islamiques en nos murs, pour commettre des actes de toutes sortes, en vue d'affaiblir l'Europe ou de la maintenir en état d'assujettissement. On l'a vu lors des émeutes déclenchées par les services turcs à Schaerbeek et Saint-Josse contre les Kurdes et les Araméens, accusés de soutenir le chef du PKK kurde, Abdullah öçalan.

Face à de tels développements potentiels, il serait bon, effectivement, que les peuples européens, à l'instar des Indiens, cultivent le sens de leur propre histoire par des réseaux "métapolitiques" comparables à ceux de l'Hindutva indienne. Cependant, la culture indienne est ancienne et solidement enracinée. Elle est donc capable de résister, même sous le joug d'un colonialisme. En Europe, la situation est moins rose. Nos cultures sont fractionnées en de multiples langues, fort différentes les unes des autres. L'enseignement des humanités classiques est battu en brèche et réduit à sa plus simple expression, si bien qu'il n'imprègne plus du tout la mentalité des élites. La médiacratie totalitaire travaille à éradiquer tous les réflexes de continuité dans les cerveaux des jeunes Européens: il suffit de lire le situationniste Guy Debord pour comprendre les mécanismes pervers de ce travail de sape. Dans la même optique, Alain Finkielkraut, dans un long entretien accordé au journal québécois "Le Devoir" et intitulé "L'ingratitude" (Folio, n°3442), déplore la marque principale de notre temps qui est de vouloir se débarrasser à tout prix des modèles du passé, des grands maîtres classiques, des héritages culturels. Finkielkraut a peut-être pris des positions aberrantes dans la question bosniaque ou dans les débats gargouillants de la place de Paris, il n'en demeure pas moins que cet ouvrage, "L'ingratitude", est un livre capital pour nous, animateurs de l'école des cadres et des universités d'été de "Synergies Européennes". Mieux: il est un instrument de combat pour repartir à zéro et, à terme, relancer un processus de reconquête culturelle en Europe, à l'imitation de l'Hindutva indienne et de son fer de lance, le RSS.

5. Les officines du "politiquement correct" ne sont-elles pas en train de réintroduire progressivement la notion de blasphème, qui couvrirait toute critique, même modérée, de l'Islam ?

Il ne s'agit pas de critiquer l'Islam en tant que tel. Ni d'attenter aux convictions religieuses des musulmans, en débitant des polissonneries irrévérencieuses. Cependant, il nous semble que l'attitude fondamentaliste des wahabites saoudiens et des associations qu'ils patronnent en Europe est critiquable au regard de nos traditions juridiques et risque, à terme, de provoquer des troubles ou des confrontations d'ordre religieux, qui ne sont nullement souhaitables. Si j'estime que les pouvoirs publics ont le devoir de rappeler à l'ordre (mais non pas de traduire en justice) tous ceux qui font du zèle intempestif dans leur hostilité à l'égard des musulmans, des juifs, des chrétiens, etc., je pense aussi que ces rappels à l'ordre doivent s'adresser à tous les zélotes et pas seulement aux malheureux Européens, qui sont finalement fort modérés, y compris dans les cénacles dits "extrémistes". Par exemple, le statut de la femme est tel ou tel dans les droits européens; il est un droit acquis. Ceux qui le contestent doivent être rappelés à l'ordre. Et s'il s'avère que les contestataires de notre droit reçoivent un financement ou un appui quelconque de la part d'un Etat étranger, une pression diplomatique polie mais ferme doit s'ensuivre, et si possible, être étendue à l'ensemble de l'UE. Une officine extrémiste critiquerait par exemple le statut de la femme dans le droit finlandais, les ambassadeurs des Etats qui financent cette officine doivent recevoir une note diplomatique dans tous les pays de l'Union, demandant que cessent les délires de l'officine. Il serait sot de cautionner des délires blasphématoires contre l'Islam ou contre le judaïsme ou contre l'animisme yakoute, mais aucun blasphème contre nos systèmes de droit et contre l'esprit de nos lois ne doit être davantage cautionné.

J'ai choisi l'exemple du statut de la femme comme j'aurais pu en choisir un autre. En prenant cet exemple, je ne veux nullement insinuer que le statut de la femme est inférieur ou critiquable en Islam. Il est simplement différent et cette différence peut conduire à des quiproquos juridiques. Emmanuel Todd, en analysant dans son livre, intitulé "Le destin des immigrés" (Seuil, 1994), les structures familiales européennes et maghrébines, constate par exemple l'attitude positive et acceptante des jeunes filles maghrébines face aux pratiques de mariage endogame de modèle islamo-maghrébin, pratiques jugées coercitives par les Européens, dont les structures matrimoniales sont exogames. Les jeunes filles maghrébines préfèrent un mariage arrangé à l'intérieur du clan, qui la mettra face à une belle famille qu'elle connaît depuis toujours, à un mariage "libre" avec un homme extérieur à son clan, dont elle ne connaît rien de la famille. Les filles maghrébines obéissent ainsi à un sentiment sécuritaire, alors que bon nombre d'Européennes optent pour une liaison romantique et aventureuse. Le livre de Todd sur les structures familiales et les difficultés d'intégration voire d'assimilation est un ouvrage de référence incontournable pour tous ceux qui veulent dresser un bilan objectif et rationnel des confrontations inter-ethniques, observables aujourd'hui en Europe. Je vous encourage à le lire pour ses brillantes analyses, même si je ne partage pas ses conclusions, c'est-à-dire son plaidoyer pour une assimilation forcée et, partant, pour une éradication des structures familiales endogames maghrébines, que les femmes nord-africaines et turques jugent plus sûres et plus conviviales. Reste à savoir si les structures propres aux différents droits européens sont compatibles avec ce type de mariage endogame arrangé! L'endogamie du clan maghrébin traditionnel conduit aussi bon nombre d'immigrés à aller prendre femme dans la "grande famille", parmi leurs cousines, restées dans le pays. Cette pratique, qui n'est pas condamnable en soi, entraîne des regroupements familiaux, en dépit de l'arrêt officiel de l'immigration, proclamé depuis longtemps dans les pays d'Europe occidentale.

Valéry Giscard d'Estaing nous a demandé dans un de ses derniers livres d'aborder le problème de l'immigration de manière rationnelle, comme il l'avait voulu avant l'arrivée de Mitterrand et de la gauche au pouvoir en 1981. Giscard avait préconisé une politique bilatérale franco-algérienne pour assurer le retour au pays des immigrés excédentaires, jetés en France dans la précarité du chômage, après la fin des "Trente Glorieuses". Je dois avouer que son projet était humain et généreux. La gauche, dit Giscard, a refusé une solution rationnelle aux problèmes de l'immigration pour envenimer le débat et pour donner un terreau de contestation à une extrême-droite que les médias condamneraient de toute façon à la marginalisation, en dépit de ses scores importants. De cette façon, la droite perdait la majorité pour longtemps. Le pourrissement de la situation profite donc à la gauche française. Raison pour laquelle des structures inquisitoriales ont été mises en place: pour conserver ce chaos social, pour envenimer ce racisme larvé que provoque la cohabitation de populations trop différentes les unes des autres, afin que la gauche conserve le pouvoir de manière ininterrompue. Périsse la cité, pourvu que les camarades se partagent les prébendes! Ce n'est donc pas tant l'"extrême-droite" (pour autant que ce terme veuille dire quelque chose) que craint la nouvelle inquisition, mais la politique rationnelle qui avait été amorcée en 1980 sous Giscard par Jean François-Poncet, ministre français des affaires étrangères, et son homologue algérien Mohammed Benyahia. L'accord a été signé le 18 septembre 1980. Il prévoyait le retour au pays de nombreuses familles algériennes, auxquelles la France garantissait un revenu et des droits sociaux et l'Algérie, des exonérations douanières et fiscales (cf. V. Giscard d'Estaing, "Les Français. Réflexions sur le destin d'un peuple", Plon, 2000, pp. 240-241).

6. Une alliance circonstancielle entre nations arabes et ensemble européen est-elle envisageable ?

Dans des conditions rationnelles, cette alliance est non seulement envisageable mais souhaitable. Les pays riverains de la Méditerranée doivent absolument trouver un modus vivendi harmonieux, sans ingérence étrangère, c'est-à-dire sans l'ingérence américaine et sans l'ingérence saoudienne. Mais une telle alliance n'est pas réalisable concrètement dans la situation actuelle. Elle implique une politique de grands travaux d'aménagement des territoires méditerranéens, une lutte commune contre les effets de la désertification (y compris dans la péninsule ibérique) et de vastes entreprises d'irrigation en Afrique du Nord. Dans notre optique, l'idéologie la plus adéquate pour parfaire de tels projets est le nationalisme arabe (ou panarabe ou baathiste), car il reprend à son compte les plans de regroupements continentaux, préconisés à la même époque en Europe, pour déboucher finalement sur la construction européenne dans les années '50. Sans de grands projets audacieux, la question des immigrations ne sera jamais résolue. Et le dialogue nécessaire entre civilisation européenne et civilisation arabo-musulmane autour de la Méditerranée ne pourra aboutir.

Robert Steuckers, nous vous remercions pour cet entretien.