Retour au sommaire du numéro
  DEVENIR 18


REFLEXIONS AFGHANES




L'Histoire est en marche sous nos yeux. L'Afghanistan des Taliban ("étudiants en théologie", formés dans les madrasas, les écoles religieuses les plus fondamentalistes du Pakistan voisin, armés et équipés par l'ISI, les services secrets pakistanais, eux-mêmes émanation de la CIA) est le premier pays au monde à être définitivement sorti de l'ère moderne, comme une parenthèse qui se ferme. Même les révolutions "islamiques" radicales récentes (Iran, Soudan, voire dans une certaine mesure, Libye) n'étaient pas allées aussi loin dans l'éradication du passé antéislamique (Jahaliyya) et n'avaient pas abouti à un tel résultat de rupture politique.
L'Afghanistan, pays des "martial races", en situation de guerre permanente depuis l'intervention néocoloniale soviétique de décembre 1979, s'est réimposé ses propres valeurs viriles et guerrières "archaïques" (au sens que Guillaume Faye donne à ce mot) et a eu le courage de se réimposer par le fer et le feu une Weltanschauung totalement débarrassée des médiocres valeurs modernes, individualistes, mercantiles et égalitaristes. Seules désormais, et de nouveau, comptent les valeurs brutes de la Force: la force des armes, la force du nombre, la force de la foi. Face à la décadence morale et spirituelle du monde occidentalocentré, la pureté quasi minérale de la Force…
Ainsi la destruction récente (mars 2001) de deux immenses statues bouddhistes (datant du Vè siècle), sur le site de Bamiyan, traduit-elle la volonté iconoclaste -aux accents curieusement paramarxistes- des dirigeants taliban de "faire table rase du passé", d'effacer à jamais toute trace de présence non-musulmane sur ces terres montagneuses et austères (il est probable, du reste, que l'une des prochaines cibles de ce projet cathartique sera le site de Aï Khanoum, site hellénistique païen du IIIè siècle av. JC). Une destruction finalement logique sur le plan de l'idéologie. Après tout -et quelle que soit la forme que cet effort ("Jihad", en arabe) puisse prendre- l'ensemble de l'humanité doit être convertie à l'Islam et tous les musulmans doivent prendre une part active à ce mouvement. Ceci est une mission divine confiée à l'ensemble des croyants. Les Taliban ne sont nullement des "falsificateurs" de l'Islam, à cause de leur "extrémisme", ou plus exactement de leur "radicalité". Au contraire. Ils ne constituent que "l'avant-garde éclairée" des Mujahidin, les Combattants du Jihad. L'avant-garde la moins hypocrite est la plus visible sans doute...
Pour les peuples soumis au pouvoir théologico-politique de l' Umma, il ne saurait y avoir d'autres possibilités que la conversion, l'expulsion ou la mort. L'eschatologie impérialiste de l'Islam ne saurait, en fin de compte, tolérer la présence d'une quelconque culture ou religion concurrente ou alternative, car l'Islam se pense en termes de perfection, d'horizon indépassable, qu'il faut imposer aux fidèles des "fausses religions", aussi bien monothéistes que polythéistes. Tout au plus peut-elle s'accommoder -de façon temporaire et tactique, lorsque la situation sur le terrain est peu favorable aux musulmans (notamment sur un plan démographique)- de périodes de compromis, qui seront mises à profit pour asseoir définitivement le pouvoir de l'Islam. Au cours de ces périodes, une ségrégation rigide et fortement vexatoire (la dhimma) sera imposée par le pouvoir politique légitime aux minorités non-musulmanes résiduelles. Toute culture ou civilisation vaincue par les guerriers du Prophète doit s'attendre à disparaître définitivement… Face aux Cavaliers d'Allah, perdre, c'est se condamner à mort… Ne pas résister, c'est se suicider…

La séparation des pouvoirs spirituel et temporel est inconcevable dans l'Islam, car le second n'est que le bras armé, "terrestre", du premier. La "laïcité" ne peut donc être qu'un blasphème. Seul un pouvoir appliquant la charia (loi coranique) de façon rigoureuse et sans compromissions avec le monde extérieur est légitime. Sans compromissions avec les supplications de quelque organisation étrangère, impie, que ce soit (ONU, UNESCO…).
Les Taliban, qui appliquent la charia selon les préceptes les plus rigoureux du rite juridique hanafite, ne sont ni fous, ni barbares, ni "moyenâgeux"(qualificatif qui prêterait du reste à sourire, car, contrairement au Moyen Age européen, le "Moyen Age" musulman fut une période de grande richesse culturelle, scientifique et technique, de l'Atlantique à l'Indus*), y compris concernant le sort qu'ils réservent aux femmes. Ils sont tout simplement logiques avec eux-mêmes, honnêtes envers eux-mêmes… Des mots et des sentiments que l'Occident matérialiste et individualiste ne comprend plus, ne peut plus comprendre... Ne veut plus comprendre…
Les Taliban, en fin de compte, ne constituent pas seulement l'élite politique d'un petit peuple de 22 millions d'habitants, de souche majoritairement indo-européenne. Les Taliban sont d'abord et avant tout le miroir de nous-mêmes, de nos propres angoisses, face à l'échec radical de la Modernité dont l'Europe fut la matrice idéologique, avant que d'en être la victime. Les Taliban symbolisent de manière crue et nette (et c'est précisément en cela qu'ils constituent une terreur viscérale, quasi animale) la croisée des chemins pour l'Europe. Le cauchemar de la Modernité ou la Libération par les forces archaïques, ressurgies du fond de notre inconscient. La mort ou le Triomphe de la Volonté…

L'Afghanistan, un carrefour géostratégique majeur


L'Afghanistan, pays de 652.225 km² sans débouché maritime, est coincé entre les trois Républiques ex-soviétiques (membres de la Communauté des Etats Indépendants, CEI, dirigée par la Russie) d'Ouzbékistan, du Turkménistan et du Tadjikistan (les deux premières sont turcophones, la troisième iranophone), le Pakistan, tous quatre Etats sunnites; la République Islamique d'Iran, chiite; et la République populaire de Chine (frontière avec le Sin Kiang chinois, majoritairement peuplé de Turcophones sunnites).
Outre quelques 3 millions de réfugiés encore installés au Pakistan et en Iran, sa population, ethniquement hétérogène, comprend 41% de Pashtouns (Indo-Européens également présents en grand nombre au Pakistan voisin) sunnites, 25% de Tadjiks, 15% de Hazaras (iranophones chiites), 9% d'Ouzbeks, 5% de Turkmènes, 3% de Baloutches (nomades indo-européens sunnites) et 2% de Kirghizes (turcophones sunnites).

La Russie a toujours considéré l'Afghanistan comme l'un de ses accès privilégiés vers les "mers chaudes", libres de glaces toute l'année. L'intervention soviétique de 1979 et la réinstallation au pouvoir d'un Parti communiste afghan ultracollaborationniste allaient dans ce sens. D'autre part, la Russie a besoin d'un pôle de stabilité antiislamiste aux frontières de son "étranger proche" (la CEI), glacis destiné à étouffer les forces centrifuges islamistes remuantes au sein de la CEI et en Russie même (Tchétchènes, Tatars…). La Russie peut compter sur le soutien total des pays de la CEI frontaliers de l'Afghanistan.
Les autres puissances ont des préoccupations expansionnistes qui touchent à la nature même de la composition ethnique de l'Afghanistan, les différents protagonistes cherchant à défendre au mieux les intérêts des ethnies qui lui sont apparentées.
Ainsi, le Pakistan, où ont été formés et équipés les Taliban est surtout préoccupé par la diffusion du fondamentalisme sunnite hanafite et la domination des Pashtouns, ethnie remuante sur son propre sol. Assurer la survie d'un Etat pashtoun en Afghanistan est le plus sûr moyen de désamorcer les sentiments séparatistes des Pashtouns pakistanais, renforcés par les réfugiés afghans (majoritairement pashtouns) présents sur son sol. Il est totalement soutenu par les Etats-Unis, allié inconditionnel et grand fournisseur de matériel militaire (et de technologie nucléaire, qui a permis au Pakistan de devenir la "6ème puissance nucléaire militaire bis", au même titre que l'Inde), ravis de gêner la Russie (comme l'URSS entre 1979 et 1989) et de créer une "Islam Belt riche en matières premières, politiquement conservatrice et hostile aux régimes honnis par les Etats-Unis (Russie, Iran, Irak, Inde,…). Fort logiquement, l'Arabie saoudite wahhabite ultraconservatrice soutient les Taliban, et reste l'un des rares Etats au monde (y compris au sein des pays de l'Organisation de la Conférence Islamique) à avoir reconnu leur régime.
La République islamique d'Iran a tenté d'exporter sa révolution chiite au travers des milices hazaras, premier pas vers l'agitation des fortes minorités chiites présentes sur le sol pakistanais.
La Turquie, enfin; qui rêve de pantouranisme, et qui verrait d'un bon œil la création d'un immense espace turcophone unifié, regroupant (en plus des Kazakhs et des Azéris, voire des Ouïgours chinois) Ouzbeks, Turkmènes et Kirghizes, eux-mêmes présents en Afghanistan; adopte un profil bas car ses intérêts -c'est à dire le soutien aux minorités turcophones hostiles aux Taliban- divergent (sur cette question…) de ceux des Etats-Unis.

Dans le droit fil de cette grille d'analyse, la victoire des Taliban du mollah Mohamed Omar, proclamé "émir", peut logiquement s'interpréter comme la revanche des Pashtouns fondamentalistes, traditionnellement maîtres du pays, et dépossédés de leur pouvoir par la coalition des Pashtouns de gauche et des ethnies non-pashtounes, durant la période communiste, puis entre 1992 et 1996. Victorieux à Kaboul en 1996 et malgré le refus obstiné de toute reconnaissance officielle par la "communauté internationale", les Taliban contrôlent désormais 90% du pays. L'économie n'existe plus et seul le trafic de drogue (culture du pavot et transformation en héroïne) permet encore aux paysans afghans d'éviter la famine, d'autant que les grandes villes (Kaboul, Kandahar, Djallalabad) ont vu leur population décroître assez sensiblement, un "exode urbain" de survie vers les campagnes et leurs solidarités claniques de base qui rappelle, mais à une échelle bien plus vaste, l'exode de mai-juin 1940 en France. En fait, la lutte officielle des Taliban contre la drogue (sous des prétextes religieux) s'apparente plus à une lutte pour la répartition des bénéfices du trafic liée à l'achat d'armements, qu'à une volonté d'éradication des cultures.
Seules deux zones échappent encore au pouvoir taliban. Le Nord-Est, près de la frontière avec le Tadjikistan, est encore tenu par la "coalition des oppositions", incarnée par le "commandant" Ahmed Shah Massoud (Tadjik, héros de la lutte contre les forces soviétiques et chef du Hezb-i-Islami, parti islamiste "moderniste") et Barranuddin Rabani (également tadjik et chef du Jamiyat-i-Islami, parti fondamentaliste et conservateur), Président en titre, depuis 1992, d'un Etat islamique d'Afghanistan, post-soviétique, qui demeure encore le seul régime reconnu par les Nations Unies.
L'extrême Nord (quelques zones montagneuses en frontière avec l'Ouzbékistan et le Turkménistan, qui lui servent de sanctuaire) reste sous le contrôle des milices du général ouzbek Abdul Rashid Dostom, opposant laïciste de gauche appuyé par Moscou. L'Inde, ennemie traditionnelle du Pakistan, sensible à sa conception laïciste, semble lui accorder un soutien discret et se retrouve donc du côté de l'axe CEI/Iran, hostile aux Taliban.
Quant aux Hazaras (regroupés autour de leur chef militaire Abd-al-Ali Mazari et appuyés par l'Iran), ils sont des boucs émissaires, victimes d'une sévère "purification ethnique "systématiquement organisée par le pouvoir taliban qui les considère comme une cinquième colonne de dangereux hérétiques aux ordres de Téhéran. Eux aussi sont promis à une "solution finale" proche, d'autant que leur territoire (situé dans le Centre-Est du pays) est entièrement enclavé dans les zones tenues par les forces taliban.


Une fois de plus, au-delà du chaos apparent et malgré l'incroyable aveuglement volontaire dont font preuve les Européens, les événements d'Afghanistan illustrent un fait incontournable: après l'effondrement du bloc soviétique et la fin de la pseudo rivalité capitalisme/communisme (deux faces différentes, mais complémentaires de la même réalité moderne occidentale), plus que jamais les conflits se basent et se cristallisent autour des deux seules réalités identitaires humaines qui ne soient pas idéologiques, c'est à dire artificielles: L'ETHNIE ET LA RELIGION…
A méditer, après la Bosnie, la Tchétchénie et le Kosovo… Et avant la Seine-Saint-Denis…



Klaas Malan

Aux confins de la "nouvelle route de la soie"et de la "route des oléoducs"d'Asie centrale, sa position de carrefour stratégique et sa diversité ethnique font de l'Afghanistan un enjeu géopolitique (voire économique) de premier ordre pour les puissances régionales voisines (CEI dirigée par la Russie, Iran, Pakistan pro-américain, mais également Chine et Inde), une zone tampon où le jeu des alliances discrimine clairement deux camps.