Retour au sommaire du numéro
  JEUNE RESISTANCE 24


ACTUALITE

NEGOCIATIONS INTERNATIONALES SUR LE CLIMAT :
Peu de résultats, beaucoup d'arrière-pensées



Le 23 juillet dernier, les délégations internationales réunies à Bonn ont confirmé la validité du protocole de Kyoto sur le changement climatique. Malgré un texte très libéral et inférieur au projet rejeté à La Haye en novembre 2000, les Etats-Unis s'isolent et traînent des pieds. Pourtant les verts européens se réjouissent du succès de la conférence de Bonn…


Notre planète se réchauffe. Le coupable est clairement désigné par l'immense majorité de la communauté scientifique : il s'agit de la pollution. En raison de l'accumulation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre - et tout particulièrement le gaz carbonique - la température moyenne globale de la planète a augmenté aussi vite au cours des cent dernières années qu'au cours des dix mille années précédentes. Dès le XXIe siècle, il faut s'attendre à des sécheresses, des cyclones, à une montée des eaux due à la fonte de glaces polaires. Ce changement climatique causera également la disparition d'espèces, et l'apparition de nouvelles épidémies, ainsi qu'une érosion des sols.

A Rio, en 1992, une Convention internationale sur les changements climatiques est adoptée, affichant l'idée d'une meilleure gestion des ressources de la planète, mais sans fixer d'objectifs contraignants aux pays développés. En décembre 1997 la Conférence de Kyoto propose d'imposer aux pays industrialisés une réduction de 5% de leurs émissions de gaz à effet de serre avant 2010. Mais pour que le protocole de Kyoto entre en vigueur, il faut qu'il soit ratifié par au moins 55 nations représentant au moins 55% des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés. En novembre 2000 le sommet de La Haye, au cours duquel devait être définie la mise en œuvre de ce document, en vue de sa ratification par les 183 pays représentés, se solde par un échec dû à l'intransigeance des Etats-Unis et de leurs alliés du groupe Umbrella. Le 13 mars 2001 le président américain, George W. Bush, proclame officiellement son rejet du protocole.


Travail de sape américain

A Bonn, l'Union Européenne et le Groupe des 77 (rassemblant les pays du sud) ont tenté de convaincre les représentants de l' Umbrella (Etats-Unis, Japon, Canada, Australie) en cédant sur de nombreux points, en particulier sur le chapitre des " puits à carbone " : les pays seront largement autorisés à défalquer de leurs émissions de carbone le gaz carbonique absorbé par leurs forêts et par leur agriculture. La Russie, le Japon et le Canada par exemple se voient respectivement allouer 18, 13 et 12 millions de tonnes de carbone par année au titre des forêts, ce qui diminue d'autant leur effort de réduction. Ensuite, l'accord de Bonn ouvre la voie au commerce des permis d'émission, les fameux " droits à polluer " sur lesquels les marchés spéculent d'ores et déjà.
Le Canada et le Japon ont donc accepté de signer le texte élaboré à Bonn, un texte qui satisfait largement leurs vœux. Cependant les Etats-Unis se maintiennent à l'écart, arguant que la Chine, dans quelques années, émettra sans doute plus de CO2 que les Etats-Unis. Or, en vertu du protocole de Kyoto, seuls les pays industrialisés sont tenus de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. M. Bush s'en offusque : " 80% de la population du monde sont exemptés du protocole, dont la Chine et l'Inde ", mais il reconnaît aussitôt que " le protocole causerait un dommage sérieux à l'économie américaine ".

Premiers contributeurs aux changements climatiques (ils émettent à eux seuls un quart du total des émissions de CO2), les Etats-Unis se placent également parmi les principaux pays producteurs de pétrole. Ont-ils vraiment à gagner dans une politique internationale de lutte contre les énergies les plus polluantes ? L'agriculture américaine, ultra productiviste, pèse également lourd sur la balance. L'American Farm Bureau Federation (AFBF), l'un des lobbies agricoles les plus puissants des Etats-Unis s'oppose à l'application du protocole de Kyoto qui entraînerait une chute vertigineuse des profits du secteur, " compte tenu de ses besoins intensifs en carburant et en énergie ". Enfin, les américains ne sont pas près de renoncer à leurs grosses voitures et à leur consommation effrénée. Champion du monde en pollution, le citoyen des Etats-Unis émet en moyenne 20 tonnes de CO2 par an (contre 10 par Allemand et 2,30 par Chinois). Autant de raisons pour le gouvernement américain de rechercher des échappatoires : un recours illimité à des droits d'émission, la comptabilisation des forêts ou des transferts de technologies moins polluantes vers les pays du sud, en lieu et place de la réduction effective des émissions de gaz à effet de serre aux Etats-Unis.


Etrange satisfaction des écologistes

L'Union Européenne semble d'avantage soucieuse du sort de la planète. Pour Romano Prodi, président de la Commission de Bruxelles, " le protocole de Kyoto n'est qu'un premier pas ". Si c'est bien " aux pays industrialisés qu'il appartient de montrer la voie en réduisant les émissions de gaz à effet de serre " ; " personne ne conteste que les pays en voie de développement devront, [à leur tour], respecter leurs engagements ".

Le Protocole de Kyoto n'a de sens que si les Etats répercutent ses objectifs par des politiques nationales : responsabilisation des usagers, accords d'autolimitation des constructeurs, limites réglementaires, taxes et primes incitant à recourir à des énergies " propres " (solaire, nucléaire?), suppression des subventions aux secteurs polluants (notamment l'énergie et l'agriculture industrielle).
On peut donc s'étonner que les verts européens se félicitent du " succès " de la conférence de Bonn, puisqu'elle à accouché d'un texte très souple, permettant aux pays industrialisés de contourner largement leurs engagements. Observé de près, leur discours apparaît teinté d'un idéalisme bien suspect.
Yves Cochet, ministre français de l'environnement se réjouit : " Nous avons là le plus grand accord international en ce qui concerne l'environnement, avec une création nouvelle ". En effet l'accord signé à Bonn prévoit un mécanisme de sanctions contre les Etats qui auraient dépassé leurs émissions autorisées. Pour l'instant, la seule instance internationale de jugement d'un pays est la procédure d'arbitrage de l'Organisation mondiale du commerce. Nos gentils écolos nous construisent en douce un OMC bis, spécialement dédié à l'environnement. Mais, n'ayez crainte, dans cette instance internationale là, la raison du plus fort ne fera pas loi !
Alain Lipietz, candidat des Verts à l'élection présidentielle, étale sa satisfaction dans les colonnes de " Libération ". Certes, selon ses propres propos, la conférence de Bonn a consacré " une solution non viable à long terme ", mais l'essentiel est sauf : " un triple mécanisme de sanctions a été inscrit dans l'accord ". Il ajoute que tous les pays ne s'engageront dans le processus de limitation des émissions que " si les mêmes droits sont garantis à tous " : " concrètement, pour une population de 9 milliards d'habitants à la fin du siècle, ce droit serait de l'ordre de 600 kg de carbone émis par personne et par an (1800 kg actuellement en France… et 60 kg au Bangladesh !) ". A en croire ce raisonnement, il faudrait que le Bangladesh pollue dix fois plus pour que la justice mondiale règne.


Dans ce concert des nations discordant, nul ne semble s'attaquer au fond du problème. Si l'on veut polluer moins, il faut certes produire mieux, mais il faut surtout produire moins, consommer moins, et cesser de vouloir exporter au sud (au nom du " développement ") une recherche hystérique de la croissance et du profit.

Jean CHRISTOPHE




"(…) C'est donc à tort que les manifestants de Gênes, de Bonn ou de Seattle sont dits "antimondialisation". Eux veulent une mondialisation politique face à la toute puissance économique des firmes multinationales, une politique au service de tout le genre humain. A l'inverse, le "souverainisme", qui refuse l'établissement de règles politiques internationales, apparaît du côté des Etats-Unis, désormais isolés sur la scène diplomatique. Le souverainisme fait le jeu des multinationales, qui, dans la négociation de Seattle et à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), se voulaient, et se veulent encore, seules émettrices de règles, servant à leur seul profit, à l'encontre des "biens collectifs planétaires", humains et écologiques. La défense de ce bien commun est désormais assurée par une citoyenneté mondiale en émergence."

Alain Lipietz, député européen, candidat des Verts aux présidentielles.
Libération du mercredi 8 août 2001