EDITO
UNE JUSTICE
MARCHANDE
"Allez-vous me laisser parler ou me couperez-vous le micro
comme vous l'avez fait au cours de ma comparution initiale?
Pouvons-nous communiquer comme des personnes civilisées ?"
Slobodan Milosevic, un rien agacé, donne d'emblée le ton lors
de son deuxième rendez-vous avec les juges du Tribunal pénal
international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Car le juge britannique
Richard May a pris une fâcheuse habitude, celle de couper
le son du microphone de l'ex-président yougoslave lorsque
ce dernier se lance dans de grandes tirades contre cette véritable
parodie de justice. Au TPI, on insiste sur le fait que le
tribunal ne peut en aucun cas se transformer en tribune politique.
Argument insoutenable venant d'une juridiction qui apparaît
aujourd'hui comme un tribunal politique aux mains des puissances
de l'OTAN.
Dès le début,
Milosevic a choisi la rupture. Refusant de prendre connaissance
des actes d'accusation, il se contente de dénoncer, avec vigueur
et intelligence, le caractère illégal du TPI. Quelque soit
l'idée que l'on se fait du personnage, sa combativité force
l'admiration. Pour sa défense, Milosovic nie que les Serbes
aient commis des crimes de guerre systématiques et rappelle
que certaines exactions n'ont été que la conséquence de la
situation chaotique créée par les bombardements massifs de
l'OTAN. Les Etats-Unis voulaient la peau de Milosevic au nom
de la globalisation et du contrôle des routes du pétrole.
Avec la complicité de pays européens, la Serbie -une nation
souveraine- a été mise à feu et à sang et son régime s'est
effondré comme un château de cartes.
Mais la survie
de Milosevic constituait une insulte pour l'OTAN. Il fallait
en finir une bonne fois pour toute avec l'homme qui avait
osé défier la toute-puissante Amérique. Ce fut chose faite
lorsque les Etats-Unis menacèrent de boycotter la conférence
des bailleurs de fonds de la Yougoslavie. Il n'en fallut pas
plus pour que le premier ministre Zoran Djindjic passe outre
la décision prise par la Cour constitutionnelle de geler la
procédure de transfert. Il livra alors sans ménagement Milosevic
au TPI et la Yougoslavie obtint immédiatement une aide de
1,5 milliard d'euros. Ce coup de force américain, qui provoqua
une crise gouvernementale en Yougoslavie, fut salué par Carla
del Ponte, procureur du TPI et véritable passionaria de la
" justice internationale ". Celle qui s'est spécialisée dans
la traque des " criminels de guerre " dans les Balkans ne
compte pas s'arrêter en si bon chemin. Et pour cause. Si certaines
personnes ont déjà été lourdement condamnées, d'autres risquent
de subir bientôt le même sort car l'étau se resserre chaque
jour toujours plus.
La criminalisation
des héros
Carla del Ponte
a récemment franchi une nouvelle étape dans sa " courageuse
" croisade du bien contre le mal. Elle a, en effet, réussi
à convaincre la Croatie d'arrêter et de transférer à La Haye
deux officiers réclamés par le TPI, les généraux Ante Gotovina
et Rahim Ademi. Ce n'est pas la première fois que le TPI juge
des militaires croates mais les poursuites ont concerné, jusque-là,
des responsables d'exactions commises en Herzégovine et en
Bosnie centrale. Or, la situation est, dans ce cas, bien différente.
Il s'agit là de juger des généraux qui ont participé à la
reconquête éclair de la région de la Krajina en août 1995
considérée par tous les Croates comme une guerre de libération,
chassant les forces d'occupation et restaurant l'intégrité
du pays. Cette soumission du gouvernement croate aux diktats
du TPI a provoqué la colère de l'opinion publique. Et onze
sportifs célèbres, parmi lesquels Goran Ivanisevic -le récent
vainqueur de Winbledon- ont rendu publique une lettre dans
laquelle on peut lire :"La Croatie était la victime, ses
généraux et ses soldats étaient des héros".
Le général
Ademi, sachant qu'il ne pouvait plus compter sur la reconnaissance
d'un pouvoir qui a tourné le dos aux notions d'honneur et
de fidélité, n'a pas attendu d'être transféré à la Haye. Il
s'y est rendu de son propre chef le 25 juillet. De sa prison,
il attend d'être jugé pour avoir participé à la libération
de son pays.
Vers l'indépendance
de l'Europe
Aujourd'hui,
se pose la question de la légitimité du TPI. En effet, il
paraît difficile de faire confiance à une juridiction qui
s'appuie sur la subordination politique et marchande de gouvernements
complices de la politique impérialiste des Etats-Unis. Quand
on demande à Carla del Ponte ce qu'elle pense des frappes
de l'OTAN en Serbie, que certains considèrent à juste titre
comme une violation des conventions de Genève, celle-ci répond
:" Mon prédécesseur avait ordonné une enquête préliminaire
pour voir s'il y avait lieu d'ouvrir une enquête formelle.
J'ai poursuivi cela ; mais là aussi je dois travailler avec
des preuves, selon des règles de procédure. Nous avons essayé
d'avoir accès à Belgrade à d'éventuels documents ; cela n'a
pas été possible. J'ai donc à un moment décidé que je ne disposais
pas des éléments nécessaires pour ouvrir une enquête formelle
; notre loi n'interdit pas de revenir là-dessus. " (1)
Il paraît difficile de soutenir un tribunal qui refuse de
juger les crimes commis en ex-Yougoslavie par les alliés de
Washington et qui fonctionne financièrement à partir de fonds
privés essentiellement américains.
Inutile donc
de s'étonner de l'impunité qui touche les crimes commis par
l'OTAN. Oubliés les bombardements de civils à Belgrade et
l'armement des milices musulmanes de l'UCK responsables de
nombreuses opérations de terreur à connotation ethnique et
religieuse. Oubliée aussi l'utilisation de l'uranium appauvri
dans la " sale guerre propre " (2) du Golfe qui a également
tué ses propres soldats. Aujourd'hui, les choses sont bien
claires. Les procès exemplaires " pour l'histoire ", mis en
scène par le TPI, ont principalement deux objectifs : renforcer
la puissance américaine et faire oublier les crimes perpétrés
par les armées de l'OTAN. L'Europe crève de cette alliance
militaire et de sa soumission docile aux intérêts de Washington.
Et cette situation ne semble malheureusement pas prête d'évoluer
aujourd'hui. L'aide précieuse apportée par Chirac et Schröder
pour obtenir le transfert de Milosevic, les discours américanolâtres
des médias européens ou encore l'envoi régulier de soldats
européens pour jouer les supplétifs de l'Oncle Sam, ne sont
pas de bonne augure. Mais nous avons au moins une certitude.
Si nous voulons redevenir des hommes libres, il faut que l'Europe
reprenne enfin en main son destin.
Fabrice
Robert
(1)
Rencontre avec Carla Del Ponte in Le Monde, 30/04/01. Propos
recueillis par Christophe Châtelot et Claire Tréan.
(2) La Sale Guerre propre, Christine Abdelkrim-Delanne, Ed.
Le cherche midi.
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