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  JEUNE RESISTANCE 24


EDITO

UNE JUSTICE MARCHANDE

"Allez-vous me laisser parler ou me couperez-vous le micro comme vous l'avez fait au cours de ma comparution initiale? Pouvons-nous communiquer comme des personnes civilisées ?" Slobodan Milosevic, un rien agacé, donne d'emblée le ton lors de son deuxième rendez-vous avec les juges du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Car le juge britannique Richard May a pris une fâcheuse habitude, celle de couper le son du microphone de l'ex-président yougoslave lorsque ce dernier se lance dans de grandes tirades contre cette véritable parodie de justice. Au TPI, on insiste sur le fait que le tribunal ne peut en aucun cas se transformer en tribune politique. Argument insoutenable venant d'une juridiction qui apparaît aujourd'hui comme un tribunal politique aux mains des puissances de l'OTAN.

Dès le début, Milosevic a choisi la rupture. Refusant de prendre connaissance des actes d'accusation, il se contente de dénoncer, avec vigueur et intelligence, le caractère illégal du TPI. Quelque soit l'idée que l'on se fait du personnage, sa combativité force l'admiration. Pour sa défense, Milosovic nie que les Serbes aient commis des crimes de guerre systématiques et rappelle que certaines exactions n'ont été que la conséquence de la situation chaotique créée par les bombardements massifs de l'OTAN. Les Etats-Unis voulaient la peau de Milosevic au nom de la globalisation et du contrôle des routes du pétrole. Avec la complicité de pays européens, la Serbie -une nation souveraine- a été mise à feu et à sang et son régime s'est effondré comme un château de cartes.

Mais la survie de Milosevic constituait une insulte pour l'OTAN. Il fallait en finir une bonne fois pour toute avec l'homme qui avait osé défier la toute-puissante Amérique. Ce fut chose faite lorsque les Etats-Unis menacèrent de boycotter la conférence des bailleurs de fonds de la Yougoslavie. Il n'en fallut pas plus pour que le premier ministre Zoran Djindjic passe outre la décision prise par la Cour constitutionnelle de geler la procédure de transfert. Il livra alors sans ménagement Milosevic au TPI et la Yougoslavie obtint immédiatement une aide de 1,5 milliard d'euros. Ce coup de force américain, qui provoqua une crise gouvernementale en Yougoslavie, fut salué par Carla del Ponte, procureur du TPI et véritable passionaria de la " justice internationale ". Celle qui s'est spécialisée dans la traque des " criminels de guerre " dans les Balkans ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Et pour cause. Si certaines personnes ont déjà été lourdement condamnées, d'autres risquent de subir bientôt le même sort car l'étau se resserre chaque jour toujours plus.

La criminalisation des héros

Carla del Ponte a récemment franchi une nouvelle étape dans sa " courageuse " croisade du bien contre le mal. Elle a, en effet, réussi à convaincre la Croatie d'arrêter et de transférer à La Haye deux officiers réclamés par le TPI, les généraux Ante Gotovina et Rahim Ademi. Ce n'est pas la première fois que le TPI juge des militaires croates mais les poursuites ont concerné, jusque-là, des responsables d'exactions commises en Herzégovine et en Bosnie centrale. Or, la situation est, dans ce cas, bien différente. Il s'agit là de juger des généraux qui ont participé à la reconquête éclair de la région de la Krajina en août 1995 considérée par tous les Croates comme une guerre de libération, chassant les forces d'occupation et restaurant l'intégrité du pays. Cette soumission du gouvernement croate aux diktats du TPI a provoqué la colère de l'opinion publique. Et onze sportifs célèbres, parmi lesquels Goran Ivanisevic -le récent vainqueur de Winbledon- ont rendu publique une lettre dans laquelle on peut lire :"La Croatie était la victime, ses généraux et ses soldats étaient des héros".

Le général Ademi, sachant qu'il ne pouvait plus compter sur la reconnaissance d'un pouvoir qui a tourné le dos aux notions d'honneur et de fidélité, n'a pas attendu d'être transféré à la Haye. Il s'y est rendu de son propre chef le 25 juillet. De sa prison, il attend d'être jugé pour avoir participé à la libération de son pays.

Vers l'indépendance de l'Europe

Aujourd'hui, se pose la question de la légitimité du TPI. En effet, il paraît difficile de faire confiance à une juridiction qui s'appuie sur la subordination politique et marchande de gouvernements complices de la politique impérialiste des Etats-Unis. Quand on demande à Carla del Ponte ce qu'elle pense des frappes de l'OTAN en Serbie, que certains considèrent à juste titre comme une violation des conventions de Genève, celle-ci répond :" Mon prédécesseur avait ordonné une enquête préliminaire pour voir s'il y avait lieu d'ouvrir une enquête formelle. J'ai poursuivi cela ; mais là aussi je dois travailler avec des preuves, selon des règles de procédure. Nous avons essayé d'avoir accès à Belgrade à d'éventuels documents ; cela n'a pas été possible. J'ai donc à un moment décidé que je ne disposais pas des éléments nécessaires pour ouvrir une enquête formelle ; notre loi n'interdit pas de revenir là-dessus. " (1) Il paraît difficile de soutenir un tribunal qui refuse de juger les crimes commis en ex-Yougoslavie par les alliés de Washington et qui fonctionne financièrement à partir de fonds privés essentiellement américains.

Inutile donc de s'étonner de l'impunité qui touche les crimes commis par l'OTAN. Oubliés les bombardements de civils à Belgrade et l'armement des milices musulmanes de l'UCK responsables de nombreuses opérations de terreur à connotation ethnique et religieuse. Oubliée aussi l'utilisation de l'uranium appauvri dans la " sale guerre propre " (2) du Golfe qui a également tué ses propres soldats. Aujourd'hui, les choses sont bien claires. Les procès exemplaires " pour l'histoire ", mis en scène par le TPI, ont principalement deux objectifs : renforcer la puissance américaine et faire oublier les crimes perpétrés par les armées de l'OTAN. L'Europe crève de cette alliance militaire et de sa soumission docile aux intérêts de Washington. Et cette situation ne semble malheureusement pas prête d'évoluer aujourd'hui. L'aide précieuse apportée par Chirac et Schröder pour obtenir le transfert de Milosevic, les discours américanolâtres des médias européens ou encore l'envoi régulier de soldats européens pour jouer les supplétifs de l'Oncle Sam, ne sont pas de bonne augure. Mais nous avons au moins une certitude. Si nous voulons redevenir des hommes libres, il faut que l'Europe reprenne enfin en main son destin.

Fabrice Robert

(1) Rencontre avec Carla Del Ponte in Le Monde, 30/04/01. Propos recueillis par Christophe Châtelot et Claire Tréan.
(2) La Sale Guerre propre, Christine Abdelkrim-Delanne, Ed. Le cherche midi.