Le 14 Décembre 2004
Par Georges PIERRETTE
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L'oeuvre
C'est la plus longue symphonie de toute l'histoire : plus d'une heure trente à elle seule...
Elle chante l'amour de la nature, dans un esprit de panthéisme cher aux « philosophes de la nature » allemands...
Un programme existe qui a engendré bien des malentendus. Nous ne retenons de celui-ci que le strict nécessaire pour suivre le fil directeur de l'oeuvre.
Le vaste premier mouvement évoque la nature dans son ensemble : « Pan s'éveille, l'été fait son entrée ». Les 5 autres mouvements sont consacrés chacun à un règne de l'univers. Le 2ème mouvement, « ce que me racontent les fleurs dans le pré », est un menuet ; le 3ème, en forme de scherzo confie « ce que me racontent les animaux dans la forêt ». Ici se place le superbe mouvement lent : « ce que me raconte l'homme » sur un texte du Zarathoustra de Nietzsche chanté par un mezzo-soprano. Vient ensuite le très court carillon, « ce que racontent les anges », avec choeur d'enfants et de femmes. L'oeuvre se conclut par « ce que me raconte l'Amour », long adagio final, proche de celui qu'on retrouvera dans la 9ème.
L'interprétation
Le premier mouvement est le plus riche de tous, ne serait-ce que par son ambition d'évoquer la nature entière. C'est une marche, plutôt funèbre, qui rythme d'un bout à l'autre les quelque 30 minutes du mouvement. Celle-ci prend des allures parfois graves, parfois grinçantes et cocasses, parfois franchement martiales. On ne peut s'empêcher de penser, en entendant ces flonflons de musique militaire parfois sarcastiques que l'oeuvre, créée en 1902, est une prémonition de la grande guerre, comme le fera remarquer un jour Vaclav Neumann, un des très grands interprètes tchèques de Mahler. C'est bien un déchaînement de guerre qu'on entend par moment dans ce mouvement sauvage, même si c'est vécu avec la désinvolture de la nature sur qui tout passe... Le chef tient l'immense mouvement de bout en bout, avec une rythmique que rien ne saurait entraver, sans excès de lyrisme donc mais dans l'esprit qui convient. Après cette vaste tourmente introductive, les mouvements « à thème » peuvent s'étager.
Le court minuetto nous plonge dans la fraîcheur des prés au milieu des fleurs. Mahler avouera plus tard n'avoir jamais composé de mouvement aussi insouciant et serein. Chung distille cette miniature avec délicatesse et sensibilité.
Plus romantique est le scherzando recréant l'atmosphère de la mythique forêt d'Europe centrale, déjà rencontrée dans la 1ère symphonie. Le fourmillement des animaux de la forêt est entrecoupé de longs et rêveurs solos de cors de postillon en « voix off » (Chung avait placé l'interprète dans la cabine technique qui fait face à la scène tout en haut du théâtre, d'où un effet de spatialisation saisissant). Le mouvement se clôt par une grandiose cavalcade des grands animaux de la forêt. Rien à dire sur cette interprétation juste, lyrique quand il faut mais très tenue pour ne pas perdre de vue la conception d'ensemble.
Les trois derniers mouvements furent joués sans pause, comme le veut la partition. v
Fort belle voix de mezzo (Susan Graham) pour chanter ce nocturne sur un poème de Nietzsche. « Ô homme, prête attention, que dit minuit profond ?... ». La symphonie rejoint le lied, traité avec une économie de moyens orchestraux et un lyrisme retenu (violon solo, harpe, cordes, pour l'essentiel).
Le carillon est une des pièces les plus souriantes de Mahler. Le choeur d'enfants (maîtrise de Radio France) scande des « bim ! bam ! » simulant les cloches pendant que le choeur de femmes et la voix de mezzo mettent en scène un poème du « Knaben Wunderhorn » (Cor enchanté de l'enfant), recueil de poésie populaire qui inspirera Mahler pour ses premières symphonies et pour le cycle de lieder du même nom.
L'adagio final développe une de ces longues et sinueuses mélodies dont Beethoven a eu le secret dans ses derniers quatuors et que Bruckner, aîné bienveillant de Mahler a aussi utilisé dans ses symphonies. Vaste fresque qui se déroule sur 25 minutes avec des points culminants intermédiaires et qui se clôt par un immense portail martelé à grands coups de timbales (doublées) très impressionnant.
Chung ne traîne pas : Mahler indique 90 minutes, ce qui nous semble trop peu ; Chung a pris 98 minutes, ce qui veut dire qu'il n'a pas détendu démesurément le tempo comme pour la 2ème. Ce qui frappe c'est l'extrême précision de direction et la conception homogène de bout en bout, peut-être mieux réalisée que pour la 2ème. Saluons donc cette interprétation parfaitement en place, tenue de main de maître, le souffle mahlérien et bien sûr la qualité de l'orchestre décidément engagé aux côtés de son chef dans l'aventure. Le coréen confie qu'il est devenu chef pour diriger Mahler... C'est réussi. Et en plus, Mahler n'est pas son seul titre de gloire !
Prochain étape, la « petite » 4ème symphonie le 17 décembre.
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