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EXPLORATIONS : Bonnal déjeune avec les colibris
 


Le 21 Février 2005


Par Nicolas PéRéGRIN




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  En remontant ce que Humboldt nommait l’allée des Volcans, Horbiger et Nicolas Bonnal découvrent un paysage Basque avec de douces montagnes verdâtres et des laitières hollandaises.
Quito (Equateur) est une ville sale et moderne, surnotée dans les guides, en dépit de ses inévitables églises baroques, de ses couvents désertés et de ses bureaux d’information touristique. Bonnal vit une idylle de 48 heures avec une jeune Equatorienne créole débordée par ses 70 heures de travail hebdomadaire.

Les Equatoriens ont quitté la paisible vie andine, ils se sont sinisés comme les Chiliens, avouant ainsi partiellement leurs origines asiatiques. Plus que jamais l’Europe ignorée parait ici sortie de l’Histoire. On ne parle que de dollars, de jouets chinois, de droits des indigènes et de prix du pétrole. Les prix des excursions, notamment pour les Galapagos, sont exorbitants et il en coûte cinq fois plus cher qu’en Bolivie ou au Pérou pour faire moins bien. Pays le plus densément beau du monde, l’Equateur est devenu un parc écotouristique pour backpackers(1) friqués et retraités plaisanciers. 40 % de la population vit avec moins de cent dollars par mois, prix de l’entrée dans le parc des Galapagos. Cela fait cher de la tortue. Ici plus qu’ailleurs, le darwinisme a fait des ravages sur le plan social, faute de prouver quoi que ce soit sur le plan scientifique. A défaut d’être disponible pour une aventure bovaryenne, la belle et savante Equatorienne signale à Nicolas Bonnal une petite cité écotouristique nommée Mindo, à deux heures de bus de Quito. On évoque la selva nublada, la forêt nuageuse, que Horbiger connaît et a fait connaître à son lectorat sous le nom de Yunga. C’est la forêt tropicale d’altitude, merveille des merveilles, avec ses bromélias. ses helechos - fougères géantes (vues à Amboro en Bolivie) - ses caubladas… Et en plus, crise oblige, ou concurrence internationale, ou je ne sais quoi encore, il n’y pas de touristes dans ce havre de paix (comme on dit) qui offre le risque de devenir le Yonville(2) du voyageur.

Quand on n’utilise pas de guide touristique, on découvre. C’est le bonheur d’être le voyageur éveillé, le voyageur qui, comme dans le jeu d’échecs du prisonnier, reconnaît les pièces à leur mouvement, pas à leur couleur. On découvre ainsi qu’il y a un restaurant perdu dans la selva, qui se nomme "Les Colibris", et qui n’a pas volé son nom. Le taxi demande deux dollars pour s’y rendre, on va donc à pied, comme le petit Poucet. On découvre un bungalow classique, deux cabots sympathiques, Rufo et Lucas, une dame charmante, nommée Jessica, qui a créé, comme une dame du Moyen Age, sa volière. Dans le jardin d’Yvoire, près du lac Léman, la volière symbolise l’âme. L’oiseau est lié symboliquement à l’âme, et aussi à la dame, à qui on associe l’épervier. L’initié Hohenstaufen déguise son message dans son De arte venandi cum avibus. Et je ne dirai rien du cygne de Wagner ou d’Andersen, des oies sauvages de Chrétien de Troyes. Mais les Indiens sont aussi des poètes. On a vu que le pélican, dans les civilisations pré-incas est un symbole de nutrition et d’humanité même. Et que le colibri siège royalement à Nazca. Autant que la baleine de la péninsule de Valdez, que le condor du canyon de Colca, le colibri est l’être royal qui fonde un continent austral et oublié. Ici il est en liberté mais, aussi paresseux que les humains, préfère la nourriture qu’il n’a pas à cueillir lui-même. Un colibri bat cinq mille fois des ailes par minute. Ils ne sont jamais quietos, me dit une gentille servante de Jessica. Leurs ailes leur permettent tous les mouvements, déplacements, rotations, immobilisation, renversement. Tout cela pour se nourrir, avaler son propre poids dans la journée. Et pour batailler aussi.

Nous sommes seuls avec Horbiger. Jessica a suspendu des récipients où les paresseux, lassés de pomper le nectar des fleurs, viennent boire de l’eau sucrée. Il ne faut surtout pas leur donner de miel, me dit-elle. Les bestioles sont aussi splendides que celles que j’ai vues à Iguazu, dans le parc brésilien des aves (le mot portugais est beijaflor, celui qui baise les fleurs, on est vraiment en plein Moyen Age…) ou à Villa Gesell, sur la côte atlantique de ma bien-aimée Argentine. Avec plus de temps, tandis que je déjeune avec un très beau livre, j’apprends à les reconnaître. Il y a la picoespada, l’ermitaqui, je vois un helioangelus (ange du soleil) strophianus s’emplir du suc des belles bromélias. Une fleur complexe à forme hélicoïdale à laquelle le volatile vibrionnant doit s’adapter avec son petit bec angélique. Tout cela fait du bruit et me rappelle la cataracte d’Iguazu. Ces ailes vibrent comme l’eau, cataractes de plumes, enchantements des sens. J’imagine que le paradis doit être ainsi fait, non pas rempli d’anges assoupis, mais d’anges actifs et combatifs, rayonnants et musiciens, amicaux et rivaux. Se nourrir du nectar des fleurs, se nourrir de pure poésie, de romans de la rose et de suc céleste, sous la rosée du monde. Le bonheur de se purifier tout en se remplissant. Dieu est décidément le plus grand cuisinier du monde. Le soir en rentrant à Quito (le cœur d’Horbiger est resté à Mindo), je vois un film français dégueulasse sur le câble, "Embrassez qui vous voudrez". Un véritable cas d’école, une sanie bien néo-francaouie. Et je traduis pour me consoler ces phrases d’un chef indien nommé Chamalù (sont-elles vraies, sont-elles inventées ?) : « Parle avec les pierres, éveille-toi avec chaque aube, fleuris avec chaque fleur, coule avec chaque courant, sois aussi libre que le vent, aussi haut que la montagne, aussi ferme que les roches ». J’ajouterai ceci : Vibre avec chaque colibri.

Article paru dans le Libre Journal

1. - Sobriquet donné aux touristes à sac a dos, généralement yanquis.
2. - Nouvelle allusion bovaryenne (ndlj).



















 
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