Le 28 Février 2005
Par Georges PIERRETTE
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Le quatuor Alban Berg hante souvent les salles de concert de notre capitale. Il était à nouveau présent pour une soirée Schubert.
Le quatuor n°14 D. 810 « La jeune fille et la mort »
Ce quatuor doit son nom au mouvement lent qui emprunte le thème du lied éponyme du même Schubert. Un long allegro initial assez dramatique et animé ouvre l’oeuvre, suivi du vaste andante avec variations sur le thème du lied. Un court scherzo dont le thème préfigure celui des Nibelungen de la Tétralogie de Wagner et un presto final très enlevé terminent fougueusement ce long instant de méditation.
Le quatuor Berg n’a jamais recueilli notre adhésion sans réserve. Nous avons tenté plusieurs fois de nous raisonner et de nous dire que si les médias les encensaient, il fallait qu’il y ait quelque chose chez eux… Mais leurs Beethoven nous ont toujours semblé extérieurs, interprétation recréée artificiellement, pensée à côté de l’esprit de l’œuvre : lorsque les Berg jouent Beethoven, le maître n’est pas parmi nous…
Nous serons plus nuancé pour Schubert.
Reconnaissons tout d’abord une qualité d’interprétation, une pureté des instruments, un sens phénoménal de l’ensemble qui fait que tout, absolument tout, tombe juste, d’une même respiration. Mais… Mais ce Schubert, si plastiquement réussi soit-il, reste d’une froideur qui ne peut que causer une frustration. On aimerait plus d’engagement, plus de lyrisme, plus d’âme pour tout dire… Saluons cependant la beauté savamment construite de l’andante à variations. Une telle pureté et perfection mérite respect, mais la musique n’est-elle pas émotion avant d’être forme parfaite ? Nous pensions aux dernières interprétations « super perfectionnées » de Karajan, ou encore à certaines lectures structurellement parfaites d’un Boulez. Il faut croire que les Berg sont plutôt des intellectuels, un comble quand on porte les couleurs du plus lyrique des musiciens de la dernière école de Vienne…
Le quatuor n°15 D.887
Cet ultime quatuor est un des plus longs de Schubert (près de 45 minutes). On y retrouve, plus encore que dans le 13ème ou le 14ème ces « divines longueurs » admirées de Schumann, ces répétitions inlassables des thèmes pour le plus grand bonheur de l’auditeur. Un long allegro initial sort des brumes méditatives d’une lente introduction. Un andante presque aussi long suit. Aussi construit que celui du 14ème quatuor, son architecture n’a pas de secret pour les Berg qui nous restituent là encore un discours d’une ligne parfaitement tenue et pure, mais toujours aussi peu habitée. Le léger scherzo qui suivait aurait pu être un plus empreint de style viennois. Il ne fut que fin et rapide. L’allegro final lui aussi bien enlevé disait une joie faite d’architecture toujours aussi construite plus que d’engagement jubilatoire.
Une belle soirée pour ceux qui ne trouvent dans la musique que pur jeu des formes. Pour ceux qui savent que la musique, c’est aussi et par-dessus tout le langage de l’âme, il manquait précisément ce supplément d’âme qui fait qu’on passe de la « belle interprétation » au moment de grâce inspirée.
Discographie
Les 3 derniers quatuors (13 à 15) de Schubert sont les chevaux de bataille des plus grands quatuors. Autant dire qu’une fois encore l’embarras du choix peut gêner. Cette fois encore nous serons subjectif, peut-être plus que jamais...
Le Quatuor Hongrois, a donné de ces œuvres, entre 1958 et 1968, une fort belle interprétation, disponible avec le quintette pour 2 violoncelles – autre merveille de Schubert – en collection économique chez EMI.
Le Quartetto Italiano a donné lui aussi un superbe version des 3 quatuors (avec le Quartettsatz – mouvement unique n°12) chez Philips entre 1965 et 1977. On y retrouve les qualités des Italiano : lumineuse clarté, précision et engagement physique, joie de jouer.
Mais nous donnerons l’absolue préférence à l’intégrale des quatuors (la plus complète à notre connaissance, incluant les tout premiers quatuors rarement enregistrés) gravée par le Quatuor du Wiener Konzerthaus en 1950-51 chez Westminster et exhumé sur CD par Millenium Classics. Ces enregistrements historiques donnent à entendre un style authentiquement viennois comme plus personne n’oserait le défendre aujourd’hui en ces temps de standardisation du son, de nivellement dans une sorte de « musicalement correct » qui gomme toutes les audaces personnelles, toutes les traditions locales. Si l’on passe par-dessus la sonorité de tonneau de ces enregistrements mono pourtant réalisés dans d’excellentes conditions, les particularismes viennois sautent immédiatement aux oreilles : pureté de son, notamment du premier violon qui file des sons sans vibrato ; portamentos (glissement d’une note à l’autre sur les cordes) tout à fait contrôlés mais bannis par la suite, sauf à Vienne même … Rien que ces deux ingrédients, sans qu’il soit besoin d’ajouter un quelconque pathos, rendent une autre dimension à ces œuvres par ailleurs parfaitement maîtrisées. Pour nous le résultat est absolument irrésistible. On s’approche là de la musique qu’on faisait entre amis autour de Schubert, ces fameuses « schubertiades » loin des convenances guindées des salles de concert officielles.
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