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MUSIQUE : Le Vaisseau Fantôme à Bayreuth
 


Le 12 Septembre 2005


Par Georges PIERRETTE




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  Il est des années de « basses eaux » à Bayreuth, celles où le Ring n’est pas joué, chose quasiment inconcevable avant la 2ème guerre mondiale et instituée en 1959 par Wieland et Wolfgang Wagner et pérennisée après le Ring de Chéreau en 1981. L’année passée et cette année, sont de ces années où seuls 5 opéras du Maître sont présentés. Outre le Parsifal, toujours aussi scandaleux pour sa mise en scène fatras hétéroclite et provocant, malgré la direction d’orchestre encore ovationnée cette année d’un jeune Boulez de 80 ans, on offre cette année au public le Vaisseau Fantôme, Tannhaüser, Lohengrin et un Tristan tout neuf.

Quelques mots sur le Vaisseau

On ne sait pourquoi les langues latines traduisent Fliegende Holländer (Hollandais volant) par Vaisseau fantôme. La première grande œuvre de Wagner présente la légende de cet homme condamné à errer sur les mers pour l’éternité, pour avoir défié par orgueil le Tout Puissant dans une tempête. Tous les 7 ans il est autorisé à mettre pied à terre pour trouver l’âme qui par son amour le rachètera de cette malédiction. Ainsi apparaît une première fois l’Amour rédempteur, thème qui informe les dix grands opéras de Wagner.
La Hollandais échoue donc, au début de ce court opéra, joué d’ailleurs comme une ballade, en un acte et trois tableaux de 2h20, au rivage norvégien. Il rencontre un marin norvégien qui lui fait entrevoir qu’il a une fille à marier et le héros espère qu’elle sera l’élue.
Au logis du marin les femmes de l’équipage s’affairent à leurs tâches ménagères sauf Senta qui ne rêve que du sort terrible du légendaire Hollandais errant. Elle chante la ballade contant son aventure et la conclut en s’écriant qu’elle sera l’âme qui sauvera cet homme. Et justement l’homme paraît, ramené par son père. Les deux êtres comprennent très vite qu’ils sont voués l’un à l’autre et Senta lui promet fidélité jusqu’à la mort.

La fête des marins norvégiens bat son plein au port. Ils sont intrigués par l’absence de l’équipage hollandais qu’ils appellent et narguent. La réponse se fait entendre dans une soudaine tempête qui terrorise tout le monde : l’équipage fantôme n’apprécie pas d’être ainsi dérangé. Survient Senta, poursuivie par Erik son fiancé qu’elle tente d’éconduire. Il lui chante à nouveau son amour. Le Hollandais surprend la scène, se croit trahi et décide de lever l’ancre pour épargner à Senta le parjure. La jeune fille clame sa fidélité jusqu’à la mort et se jette du haut d’une falaise dans les flots. On voit alors les deux âmes enlacées s’élever au-dessus des eaux. Telle est cette histoire avec deux trajectoires essentielles : l’homme pécheur, muré dans son égocentrisme, fermé à toute grâce, mais finalement touché par l’amour de Senta ; c’est parce qu’il aime Senta qu’il veut la protéger en prenant la fuite, premier geste d’amour vrai qui le sauve. Senta est l’exemple même d’une vocation insolite, incomprise du monde, moquée par ses compagnes et se sachant de toute éternité vouée à la mission de sauver cet homme. Le message de Wagner est puissant, révolutionnaire au sens premier : l’Amour, l’amour le plus désintéressé, peut sauver le monde. La plupart des mises en scène modernes font de Senta une schizophrène hallucinée. Elles relèguent ainsi le miracle de l’Amour au rang de maladie mentale. Ne nous y trompons pas, c’est bien l’entreprise de démolition des valeurs spirituelles et chrétiennes qui est à l’œuvre. On retrouvera cette même entreprise appliquée à la plupart des opéras de Wagner.
Et plus la mise en scène est belle, « intelligente », plus elle peut insidieusement évacuer le mythe de l’amour rédempteur.

La mise en scène

Hormis quelques options totalement arbitraires, celle-ci privilégie la parallèle entre Daland marin norvégien et le Hollandais, lui aussi marin : en tombant amoureuse du Hollandais, Senta projette son amour pour son père. La psychanalyse à la petite semaine a encore frappé… Toute la scénographie est basée sur ce fantasme du double : les deux marins sont habillés de la même manière, Senta est costumée comme sa nourrice, toutes deux tranchant sur les jeunes filles de bonne famille du 2ème tableau. L’ensemble de déroule dans un intérieur à la Ibsen. Lorsque Senta gravit l’escalier pour se jeter dans le vide derrière un rideau, on peut penser qu’on nous laisse l’idée d’un vrai sacrifice d’Amour, mais le rideau se lève et on découvre une Senta qui martèle une fenêtre murée…

L’interprétation

Comme toujours à Bayreuth, on est tout de suite saisi et plongé dans la musique grâce à l’exceptionnelle acoustique « astéréophonique » du lieu. La direction de Marc Albrecht nous a parue encore plus fine et distillée que l’an passé. Il prend son temps sans traîner, tenant l’œuvre dans les 2h20 prévues. Il sait ciseler les passages les plus lyriques. En un mot le souffle passe et conquiert la salle. L’orchestre du festival, comme toujours, fait merveille. À noter que la version choisie est celle d’origine (1843), avec le finale de l’ouverture et de l’œuvre sans la musique de la transfiguration finale, ajoutée vers 1860, mais notons que cette transfiguration est présente dans le livret dès 1843.
La distribution n’a rien d’exceptionnel. Une équipe homogène tout au plus. Daland domine très certainement par son aisance vocale et son jeu d’acteur (Jaako Ryhänen). La voix de Senta nous a parue fatiguée, bougeant beaucoup avec des notes qui ne passent plus et des aigus métalliques dans les forte mais son jeu halluciné est conforme aux intentions de la production (Adrienne Dugger). Le nouveau Hollandais est plutôt terne (Jukka Rasilainen). Sa justesse musicale est approximative, la voix ne porte pas. Le rôle, crucial pour l’œuvre, s’en ressent. Mary la nourrice de Senta est correcte (Uta Priew). Erik, amoureux éconduit, séduit par sa présence physique mais la voix ne porte pas autant qu’on pourrait l’espérer (Endrik Wottrich). C’est donc à l’orchestre et aux fabuleux chœurs qu’il revient d’illuminer cette courte soirée. (Rédigé d’après la représentation du 8 août 2005)

Discographie

Il est des cas où l’on peut hésiter entre telle ou telle version. Notre choix se porte par priorité, lorsque c’est possible sur les live, si possible de Bayreuth. Nous tenons à ce titre le plus fabuleux témoignage du Nouveau Bayreuth, lancé par Wieland Wagner en 1951 et qui s’est clos avec l’arrivée de Chéreau en 1976 ; une autre époque est alors née.
En 1961, une jeune chanteuse (21 ans) débarque à Bayreuth et va révolutionner le monde lyrique : Anja Silja. Elle incarne pour Wieland beaucoup de rôles avec une présence et un engagement fabuleux. Elle « est » Senta, se sachant vouée à l’homme qu’elle doit aimer et sauver. Autour d’elle c’est le miracle de l’époque. Wolfgang Sawallisch n’est pas encore le Kappelmeister respectable et un rien ennuyeux qu’il est devenu. Sa direction est incandescente et pleine de l’humour qu’il y a dans la partition et que tous les autres chefs ignorent. Le Daland de Josef Greindl est un truculent marin avide des richesses que le Hollandais lui offre en échange de sa fille. Le Hollandais est incarné par le jeune Franz Crass (33 ans) à la voix sombre et corsée. La confrontation des deux héros est bouleversante.
Wieland avait choisi la version originale de l’œuvre en 3 actes séparés (la seule fois dans l’histoire du festival). Un témoignage à entendre absolument (Philips).



















 
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