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La paille et la poutre

Suite à la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et de Donald Trump aux Etats-Unis, un certain nombre de commentateurs politiques se sont lamentés que les peuples aient pu si mal voter. Cela n’aurait pas dû arriver, selon eux, car les différents programmes populistes sont « objectivement » dans l’erreur. Les populistes disent des choses « objectivement » fausses et proposent des politiques qui « objectivement » vont dans le mauvais sens.

Comment donc le peuple a-t-il pu se laisser abuser ? Une idée en vogue parmi les progressistes est que nous serions entrés dans l’ère de la « post-vérité ». C’est une théorie qui dit que les gens ne tiennent plus compte du vrai et du rationnel dans leurs choix, mais uniquement de croyances.

Les gens croient que Donald Trump est dans le vrai, et ignorent donc les preuves objectives démontrant qu’il raconte des salades. Ils croient que l’Union européenne est la source de tous leurs maux, et choisissent d’ignorer les experts qui prouvent sans hésitation aucune que le Brexit serait une catastrophe pour le Royaume-Unis.

Cette théorie est fort rassurante pour les élites progressistes, mais elle souffre d’un défaut fondamental, tellement énorme que personne n’a l’air de s’en être rendu compte. Il ne s’agit même pas du fait qu’historiquement, la post-vérité soit une production de la gauche progressiste [1], ce qui est après tout assez secondaire.

Non, ce qui est si important, si évident que ça en a été oublié par tout le monde, c’est que cette soi-disant vérité objective est en fait le produit d’une idéologie.

Prenons deux exemples. D’après les progressistes, le Brexit serait mauvais pour l’économie britannique, et cet effet négatif se traduirait notamment par une baisse (ou une croissance moindre) du PIB. Supposons que cela soit exact [2]. Il y a un point que les experts n’ont pas abordé : au nom de quoi est-ce que le taux de PIB devrait être considéré comme une valeur pertinente pour juger de ce qui est bien pour un pays ?

Plus de PIB, cela veut dire plus de richesses, mais des richesses pour qui ? Pour le prolo blanc des villes ouvrières ravagées par la désindustrialisation ? Pour le petit fermier qui a perdu la totalité de son cheptel au moment de la crise de la vache folle ? Pour la jeune anglaise paumée réduite en esclavage sexuel par un gang pakistanais à Rotterham ? Il est permis d’en douter.

Par contre, pour le trader de la city, pour le cadre supérieur qui prend l’avion trois fois par semaine, pour le graphiste qui a des clients partout dans le monde ou pour l’immigré qui les sert dans les restaurants, oui, il est probable que le taux de PIB soit une valeur pertinente.

Mais au nom de quoi est-ce que les classes populaires anglaises devraient tenir compte d’une valeur qui ne les concerne pas pour faire leurs choix politiques ?

Autre exemple. Donald Trump, pendant sa campagne, a promis de revenir sur le traité de libre-échange entre les Etats-Unis et le Mexique, l’ALENA. Les progressistes ont hurlé, disant que cela appauvrirait et le Mexique et les Etats-Unis. Peut-être est-ce vrai. Peut-être que les PIB du Mexique et des Etats-Unis seraient moindres aujourd’hui si l’ALENA n’était pas entré en vigueur en 1994.

Mais, pour l’ouvrier américain dont l’usine a été délocalisée au Mexique et qui se retrouve sans emploi et sans avenir, était-ce vraiment une si bonne chose ? Pour le petit paysan mexicain qui survivait enraciné sur sa terre grâce à une culture vivrière, et qui se retrouve aujourd’hui exploité dans une usine, dont le fils s’est fait décapiter par un cartel et dont la fille se prostitue pour financer son émigration vers le nord, le bilan de l’ALENA est-il vraiment positif ?

L’ALENA a sans doute été une bonne chose pour les financiers de Wall-Street, pour les grandes multinationales qui ont pu délocaliser leurs usines juste au sud de la frontière ou pour les bobos californiens qui peuvent payer leurs ouvriers mexicains une misère. L’ALENA a incontestablement été une bonne chose pour les cartels de la drogue, qui peuvent exporter des centaines de tonnes de cocaïne vers les Etats-Unis en les camouflant dans l’immensité des flux légaux.

Mais pourquoi diable est-ce que l’américain moyen du Midwest devrait se sacrifier en faisant des choix politiques qui lui sont néfastes, à lui et à sa famille ?

Et nous ne parlons ici que d’économie. Nous pourrions en dire autant pour l’immigration, l’insécurité, l’éducation ou la culture.

Cette soi-disant « vérité objective » n’est donc, en fait, que l’expression d’une idéologie. L’expression de la croyance que l’accumulation massive de biens matériels et la croissance économique est, par principe, quel que chose de positif. Mais les progressistes oublient un concept bien connu en économie, qui est celui des externalités négatives. Et celles-ci n’apparaissent pas dans leurs brillants calculs…

Cette idéologie libre-échangiste, ou mondialiste, est l’expression d’un rapport au monde : celui des classes privilégiées qui, grâce à leurs capitaux (économiques, mais aussi sociaux, relationnels ou éducatifs et culturels) profitent de la mondialisation et sont protégés de ses effets négatifs. Leurs faits « objectifs », leurs « preuves », ne sont jamais que des arguments servant à justifier leur situation de domination.

Car, à coté de ces classes privilégiées, il y a les classes populaires et les classes moyennes en voie de paupérisation. Ce sont ceux qui ont perdu leur emploi et n’en retrouveront jamais car toutes les industries ont été délocalisées. Ce sont les petits blancs transformés en étrangers dans leurs propres pays sous l’effet de l’immigration de masse, qui subissent une insécurité et une violence que les élites progressistes n’imaginent pas. Ce sont les jeunes qui n’apprennent plus rien à l’école, qui savent qu’ils vivront moins bien que leurs parents et qui doivent en plus baisser les yeux devant les racailles sous peine de se faire passer à tabac.

Mais de cela, les progressistes s’en moquent. Les conditions de vie des classes populaires autochtones ne les intéressent pas. Le taux de PIB est bien plus important.

En clair, les progressistes reprochent aux électeurs de Donald Trump la paille de subjectivité qu’ils ont dans l’œil. Peut-être seraient-ils mieux inspirés de se préoccuper de la poutre qui est dans le leur…

Gabriel Florent

[1] http://theconversation.com/comment-la-gauche-liberale-a-invente-la-post-verite-69310
[2] Ce qui est déjà tout à fait contestable en soi.

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