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La « fin de l’histoire » n’aura pas lieu

En 1992, le politologue américain Francis Fukuyama publiait son œuvre phare : « La Fin de l’histoire et le Dernier Homme ». Cet ouvrage a profondément marqué la fin XXè siècle. La thèse centrale était qu’après la chute de l’URSS et du communisme, la démocratie libérale dont les États-Unis se sont fait le héraut allait naturellement s’imposer et régner sans concurrent idéologique majeur. En résulterait une « Fin de l’histoire », non pas des conflits locaux et géopolitiques ou de l’alternance gauche-droite, mais plutôt parce que ni ces conflits, ni les gauches ou les droites, si diverses puissent-elles être à travers le globe, ne feraient vaciller l’ordre politique régnant, tous y étant désormais solidement acquis.

Le problème de la thèse de M. Fukuyama, qui a fait florès, c’est que la « Fin de l’histoire » n’était au fond qu’une simple parenthèse, anesthésiant pour quelques décennies seulement les remous causés par les hommes, les volontés, les traditions : en un mot, les identités.

Commentant l’ouvrage de Fukuyama, Luc Ferry estimait naïvement en 2011 que sa thèse était fondée, l’islam restant, d’après lui, aujourd’hui le seul concurrent à la démocratie libérale. Il souffrirait toutefois d’un défaut majeur : « [Le communisme] pouvait se penser comme une alternative universelle au capitalisme, potentiellement valable pour l’humanité tout entière, tandis que l’islamisme intégriste, lui, ne saurait nourrir une telle prétention ». L’islam a pourtant bien, n’en déplaise à Luc Ferry, une vocation hégémonique lui aussi, encouragée par l’abaissement des frontières et le refus de contrôler une immigration massive qui change les visages de nos pays. L’islam est une identité, mouvante et conquérante. Mais elle n’est pas la nôtre, et c’est principalement contre elle que les Européens se réveillent un peu partout.

Depuis les années 90, l’immigration vers nos pays est devenue toujours plus massive et toujours plus menaçante. Apportant avec elle cet islam qui s’est constitué, au cours de l’histoire, en opposition frontale avec l’Europe chrétienne (Conquête puis Reconquista de l’Espagne, Poitiers, Constantinople, Lépante, les deux sièges de Vienne…), l’immigration rappelle aujourd’hui aux Européens, par contraste, ce qu’ils sont.

Et la réaction ne s’est pas faite attendre, principalement déclenchée par la crise des migrants fin 2014, toujours en cours à cause du manque de volonté politique pour y mettre fin. Partout en Occident, les Européens font face à la même menace existentielle. En Europe s’enchaînent les rejets populaires de la démocratie libérale, synonyme de multiculturalisme imposé : Pologne, Bulgarie, Danemark, Autriche, Tchéquie, tout récemment encore Hongrie, Italie et Slovénie et même en France et en Allemagne, où les partis anti-immigration emportent une large partie du vote populaire, et bientôt en Suède si l’on en croit les sondages.

Pour quelles conséquences ? Les gouvernements occidentaux se droitisent à vue d’œil. Trump n’a pas renoncé à son mur, la frontière Sud des États-Unis est déjà mieux protégée et les retours de Mexicains clandestins se sont accélérés. Viktor Orban, chantre de la lutte contre l’immigration illégale et de la défense de l’identité hongroise, européenne et chrétienne, qui prône une « démocratie illibérale », a été très largement réélu le 8 avril. De guerre lasse, et pour ne pas trop se faire doubler par les populistes de l’AfD, Angela Merkel a annoncé la semaine dernière renoncer à la répartition forcée des « migrants » clandestins. L’Autriche de Sebastian Kurz, qui va occuper la présidence tournante de l’Union européenne à partir de juillet, a proposé la mise en place hors de l’Europe de centres de retour qui serviraient à renvoyer chez eux les clandestins. En Italie, Matteo Salvini, qui a su former in extremis un gouvernement, souhaite également en renvoyer 100.000 par an et entend bien forcer la main de l’UE sur la question migratoire.

Le 4 juin, Francis Fukuyama relayait sur son compte Twitter la tribune d’un journaliste écrivant pour le très libéral Washington Post. Le titre de l’article : « L’ère de Trump ne peut s’achever suffisamment vite ». Le commentaire de Fukuyama : « Amen. »

Espère-t-il qu’après Trump, Orban et Salvini, viendra la Fin de l’histoire qu’il a prophétisée ? Malheureusement pour lui et pour tous ceux qui rêvent d’une démocratie libérale hégémonique à l’échelle mondiale, de flux migratoires ininterrompus, d’un globalisme multiculturel radieux, le retour des identités est loin de n’être qu’un dernier soubresaut. Il n’est au contraire qu’une énième vague sur l’océan toujours tumultueux de l’histoire.

Thierry Dubois

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